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Géographie Électorale : Cartographier le Vote et Analyser les Dynamiques Territoriales

Indicateur, maille, type de carte, puis lecture prudente : la méthode pour cartographier un scrutin et l'analyser, avec trois exercices corrigés.

Cet article a été rédigé à des fins pédagogiques. Les informations présentées peuvent évoluer. Nous t’invitons à vérifier auprès de sources officielles.

Cartographier un vote, c'est faire trois choix avant de colorier : l'indicateur (part des inscrits ou des suffrages exprimés), la maille (bureau de vote, commune, département) et le type de carte (aplats pour un taux, cercles pour un nombre de voix). Exemple : si la moitié des inscrits d'une commune s'abstient ou vote blanc ou nul, un candidat à 60 % des exprimés ne rassemble que $60\,\% \times 0{,}5 = 30\,\%$ des inscrits : les deux cartes ne disent pas la même chose. Reste à comparer la carte à d'autres, sans conclure du territoire à l'individu.

Choisir l'indicateur

Les résultats d'un bureau de vote s'emboîtent. Les inscrits figurent sur la liste électorale. Les votants ont glissé une enveloppe dans l'urne ; les autres sont les abstentionnistes. Retire des votants les bulletins blancs et nuls : il reste les suffrages exprimés, ceux qui désignent un candidat ou une liste.

Depuis la loi du 21 février 2014, les blancs sont comptés à part et cités dans les résultats, mais n'entrent pas dans les exprimés ; une enveloppe vide vaut un blanc (article L65 du code électoral).

Formule :

$$\text{taux d'abstention} = \frac{\text{inscrits} - \text{votants}}{\text{inscrits}} \times 100$$ $$\text{score en \% des exprimés} = \frac{\text{voix}}{\text{exprimés}} \times 100$$ $$\text{score en \% des inscrits} = \frac{\text{voix}}{\text{inscrits}} \times 100$$

La part des exprimés compare les candidats entre eux ; la part des inscrits mesure le poids d'un candidat dans tout le corps électoral, abstentionnistes compris.

Piège classique : comparer deux territoires en part des exprimés quand leur abstention diffère beaucoup. Le classement peut s'inverser en part des inscrits (exercice 2).

Restent ceux que la carte ne voit pas. En mars 2022, avant la présidentielle, 2,9 millions de Français majeurs résidant en France (hors Mayotte) n'étaient pas inscrits, et 7,7 millions d'inscrits, soit 16,5 %, l'étaient hors de leur commune de résidence principale (Insee) : un étudiant inscrit chez ses parents gonfle, s'il ne vote pas, l'abstention de leur commune.

Choisir la maille

La maille est l'unité de comptage et de cartographie des voix. La plus fine est le bureau de vote, dont les résultats sont publiés en données ouvertes sur data.gouv.fr, d'après les fichiers du ministère de l'Intérieur. Les contours des bureaux qu'on trouve à l'échelle nationale sont reconstruits à partir des adresses de leurs électeurs : ce sont des approximations.

Changer de maille change la carte. Un département qui paraît uniforme peut cacher des bureaux très contrastés, et à nombre d'unités égal, un autre découpage peut déplacer les contrastes : c'est l'effet de maille (MAUP en anglais). On ne compare donc que des cartes de même maille, et on vérifie un résultat à une deuxième échelle.

Choisir la carte

Tout dépend de la nature du nombre. Un taux se compare d'une unité à l'autre quelle que soit sa taille ; un effectif dépend d'abord du nombre d'habitants.

Ce que tu représentesCarte adaptée
Un taux (abstention, score en %)Choroplèthe : aplats du clair au foncé
Un effectif (nombre de voix)Cercles proportionnels
Un taux, à la taille des électoratsAnamorphose : surfaces proportionnelles aux inscrits

En cercles, c'est la surface qui est proportionnelle à l'effectif : l'aire d'un disque valant $\pi r^2$, quatre fois plus de voix donnent un rayon multiplié par $\sqrt{4} = 2$, pas par 4.

Une choroplèthe demande une discrétisation, le découpage des valeurs en classes, souvent entre 5 et 10. Amplitudes égales, quantiles ou seuils sur les ruptures de la série : les mêmes données donnent des cartes différentes, d'où l'importance des bornes de la légende.

Piège classique : en aplats, une vaste commune rurale peu peuplée attire l'œil plus qu'un quartier dense où votent bien plus d'électeurs, d'où l'anamorphose. Et un nombre de voix en aplats ne montre que la population : les grandes villes sortent en foncé parce qu'elles sont peuplées.

Pour une dynamique, cartographie l'écart entre deux scrutins, à maille et indicateur identiques. Une abstention qui passe de 30 % à 36 % gagne $36 - 30 = 6$ points, soit une hausse relative de $\dfrac{6}{30} = 0{,}2 = 20\,\%$ : points et pourcentage ne se confondent pas.

Lire sans conclure trop vite

Une carte électorale décrit des territoires, pas des personnes. Le sociologue William S. Robinson l'a montré en 1950 : une corrélation calculée entre territoires peut différer fortement de la corrélation entre individus, jusqu'à changer de signe.

Définition : l'erreur écologique consiste à prêter aux individus une relation observée entre des territoires.

Deux mécanismes peuvent expliquer le vote d'un territoire. L'effet de composition : il concentre des électeurs (âge, diplôme, revenu, profession) qui votent ainsi partout. L'effet de contexte : à profil égal, on y vote autrement, sous l'influence du voisinage, de l'histoire locale ou d'un élu implanté. Seules des données individuelles, comme les enquêtes auprès des électeurs, les séparent.

Deux cartes qui se ressemblent ne prouvent pas non plus une cause : si un vote suit la densité, l'explication peut être l'âge ou le revenu, qui suivent aussi la densité.

Expliquer : l'exemple de l'Ouest

En 1913, André Siegfried publie le Tableau politique de la France de l'Ouest sous la Troisième République, souvent tenu pour l'acte fondateur de la géographie électorale. Il confronte la géographie des votes à celle de la propriété foncière, du peuplement (habitat dispersé ou groupé) et de l'influence du clergé, et dit s'être « volontairement méfié de l'explication unique ».

On le résume souvent au granit et au calcaire. Or il rapporte un dicton vendéen, « le granit produit le curé et le calcaire l'instituteur », et précise que géologie et politique ne se relient que « d'une façon indirecte » (Buléon, 2016).

En 1960, l'historien Paul Bois étudie la Sarthe dans Paysans de l'Ouest et cherche l'explication dans le passé : pour lui, le partage des votes remonte à la Révolution et à l'affrontement entre Bleus républicains et Chouans royalistes.

Une carte révèle une coïncidence ; l'expliquer demande d'autres sources (archives, recensements, enquêtes). Pour tester une opposition entre grandes villes, périurbain et rural, classe les communes par densité, vérifie si le vote varie avec régularité, puis contrôle l'âge, le diplôme et le revenu.

Commenter une carte en quatre étapes

Étape 1 : Identifier scrutin, tour, indicateur, maille, discrétisation et source.

Étape 2 : Décrire l'organisation d'ensemble, puis contrastes et exceptions, chiffres de la légende à l'appui.

Étape 3 : Confronter à d'autres cartes de même maille : densité, âge, diplôme, revenu, scrutins précédents.

Étape 4 : Interpréter : composition ou contexte, histoire, enjeux locaux, sans rien conclure sur les individus.

Exercices corrigés

Cherche sur ta feuille avant d'ouvrir la correction.

Exercice 1 : Données fictives. Une commune compte 2 000 inscrits et 1 300 votants, dont 40 blancs et 20 nuls ; la candidate A obtient 744 voix. Calcule le taux d'abstention, les suffrages exprimés, puis le score de A en part des exprimés et des inscrits.

Correction :

Abstention : $\dfrac{2\,000 - 1\,300}{2\,000} \times 100 = 35\,\%$.

Exprimés : les votants moins les blancs et les nuls, $1\,300 - 40 - 20 = 1\,240$.

Score de A : $\dfrac{744}{1\,240} \times 100 = 60\,\%$ des exprimés, mais $\dfrac{744}{2\,000} \times 100 = 37{,}2\,\%$ des inscrits.

Exercice 2 : Données fictives. Dans la commune P, le candidat B obtient 55 % des exprimés, qui représentent 40 % des inscrits. Dans la commune Q, il obtient 45 % des exprimés, qui représentent 70 % des inscrits. Où rassemble-t-il la plus grande part des inscrits ?

Correction :

On enchaîne les deux proportions : $\dfrac{\text{voix}}{\text{inscrits}} = \dfrac{\text{voix}}{\text{exprimés}} \times \dfrac{\text{exprimés}}{\text{inscrits}}$.

P : $0{,}55 \times 0{,}40 = 0{,}22$, soit $22\,\%$ des inscrits ; Q : $0{,}45 \times 0{,}70 = 0{,}315$, soit $31{,}5\,\%$.

B fait son meilleur score en part des exprimés à P, mais pèse davantage dans le corps électoral de Q : les deux cartes classent les communes en sens inverse.

Exercice 3 : Données fictives. Dans la commune R, les retraités fournissent 60 % des exprimés et C obtient 54 % ; dans la commune S, les retraités fournissent 20 % des exprimés et C obtient 38 %. Une étudiante en conclut que les retraités votent davantage pour C. Or une enquête montre qu'à R, C obtient 50 % des voix des retraités et 60 % de celles des autres électeurs ; à S, 30 % et 40 %. Vérifie que l'enquête concorde avec les résultats, puis juge la conclusion.

Correction :

Le score communal est la moyenne des deux groupes, pondérée par leur part des exprimés. R : $0{,}6 \times 50 + 0{,}4 \times 60 = 30 + 24 = 54$, soit $54\,\%$ ; S : $0{,}2 \times 30 + 0{,}8 \times 40 = 6 + 32 = 38$, soit $38\,\%$. L'enquête concorde.

Mais dans chaque commune, les retraités votent moins pour C que les autres : la conclusion est une erreur écologique. R vote davantage pour C parce que tous ses électeurs, retraités compris, y votent plus pour lui qu'à S : un effet de contexte, ou une autre caractéristique de ses habitants que la carte ne montre pas.

À retenir

À retenir :

  • Blancs et nuls ne sont pas des suffrages exprimés.
  • Part des exprimés pour comparer les candidats, part des inscrits pour mesurer leur poids.
  • Aplats pour les taux, cercles pour les effectifs, comparaisons à maille égale.
  • Conclure du territoire à l'individu, c'est l'erreur écologique.
  • Deux cartes qui se ressemblent ne prouvent pas une cause.

Sources

  • Code électoral, article L65 : texte sur Légifrance.
  • Insee Première n° 1986, mars 2024, sur l'inscription électorale à la présidentielle de 2022 : étude sur insee.fr.
  • Pascal Buléon, chapitre IX de Le Tableau politique de la France de l'Ouest d'André Siegfried, Presses universitaires de Rennes, 2016 : texte sur OpenEdition.

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