En géographie, un projet n'est jamais « durable » tout court : il l'est pour certains acteurs, à une certaine échelle, parfois aux dépens d'un autre territoire. Un parc éolien fournit au réseau national une électricité peu carbonée, mais ce sont les riverains d'une commune rurale qui voient les mâts. Ta méthode tient en une question : durable pour qui, où, et qui décide ?
Développement durable : une grille spatiale
Définition : le développement durable est « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs » (rapport Brundtland, 1987).
On le représente souvent par trois piliers, économique, social et environnemental, à tenir ensemble. La définition ne dit rien de l'espace : le géographe se demande où tombent les gains et les coûts.
Deux lectures s'opposent. La durabilité faible admet que le capital fabriqué peut remplacer le capital naturel : bétonner une prairie se justifie si l'équipement construit sert à tous. La durabilité forte pose qu'une partie du capital naturel n'a pas de substitut : un sol fertile imperméabilisé ne se rachète pas.
Retiens aussi le conflit d'usage : plusieurs usages se disputent le même espace, comme une zone humide que l'agriculteur voudrait drainer et qu'une association veut protéger.
Piège classique : réduire le développement durable à la protection de la nature, c'est oublier deux piliers sur trois. Et l'étiquette « durable » ne prouve rien : demande-toi quel pilier un projet sert, et lequel il sacrifie.
Transition : atténuer et s'adapter
La transition écologique est le passage à une économie moins émettrice de gaz à effet de serre et plus économe en ressources. Face au changement climatique, elle poursuit deux buts que la loi distingue dans les plans climat des intercommunalités.
Définition : l'atténuation réduit les émissions de gaz à effet de serre ou augmente le carbone stocké (isoler des logements, planter des haies). L'adaptation réduit la vulnérabilité aux effets du changement climatique (ombrager une cour d'école, éloigner des constructions d'un littoral qui recule).
Le code de l'énergie fixe l'objectif national : la neutralité carbone en 2050, soit l'équilibre, sur le territoire national, entre les émissions humaines et ce qu'absorbent les puits de carbone, comme les forêts et les sols.
Choisis donc ton périmètre. Les émissions territoriales comptent ce qui est émis sur le sol français ; l'empreinte carbone, ce qu'émet la consommation des habitants, importations comprises et exportations retirées. Les deux se mesurent en tonnes équivalent $\text{CO}_2$ : chaque gaz est converti en la quantité de $\text{CO}_2$ qui réchaufferait autant.
Politiques territoriales : qui décide, à quelle échelle
Une politique environnementale se décide à plusieurs échelles emboîtées, chacune avec ses outils.
| Échelle | Outil | Ce qu'il fixe |
|---|---|---|
| Monde | Accord de Paris (2015), objectifs de développement durable de l'ONU (2015) | Un cadre climatique commun ; 17 objectifs pour 2030 |
| État | Code de l'énergie, loi Climat et résilience (2021) | Neutralité carbone en 2050, zéro artificialisation nette |
| Région | SRADDET | Objectifs d'habitat, de transports, d'énergie, de biodiversité, de foncier |
| Intercommunalités | SCoT, PCAET | Organisation d'un bassin de vie ; actions climat-air-énergie |
| Commune ou intercommunalité | PLU ou PLUi | Ce qu'on peut construire, parcelle par parcelle |
Le SRADDET (schéma régional d'aménagement, de développement durable et d'égalité des territoires) est le document de la région, hors Île-de-France, Corse et outre-mer. Le SCoT (schéma de cohérence territoriale) organise un bassin de vie. Le PCAET (plan climat-air-énergie territorial) est obligatoire pour une intercommunalité de plus de 20 000 habitants. Le PLU (plan local d'urbanisme), ou PLUi s'il est intercommunal, fixe les règles de construction.
Règle : le SCoT (à défaut le PLU), le PCAET, le plan de mobilité et la charte d'un parc naturel régional prennent en compte les objectifs du SRADDET et sont compatibles avec ses règles générales (code général des collectivités territoriales, art. L. 4251-3). Prendre en compte, c'est ne pas s'en écarter sans motif justifié ; être compatible, c'est ne pas les contredire.
Exemple : la trame verte et bleue relie des réservoirs de biodiversité par des corridors écologiques (haies, cours d'eau) pour enrayer la perte de biodiversité. Définie par la loi, déclinée par la région, elle se traduit jusque dans le PLU, qui peut délimiter les secteurs à protéger pour ces continuités.
Le zéro artificialisation nette (ZAN)
La loi Climat et résilience du 22 août 2021 vise l'absence de toute artificialisation nette des sols en 2050. Artificialiser, c'est altérer durablement les fonctions écologiques d'un sol (biologiques, hydriques, climatiques) et son potentiel agronomique ; renaturer, c'est rendre ces fonctions à un sol artificialisé.
Formule : sur un périmètre et une période donnés,
$$\text{artificialisation nette} = \text{surfaces artificialisées} - \text{surfaces renaturées}$$
Pour la première décennie, la loi mesure la consommation d'espaces naturels, agricoles et forestiers (ENAF), c'est-à-dire la création ou l'extension effective d'espaces urbanisés : à l'échelle nationale, elle doit tomber sous la moitié de celle des dix années précédentes. Le SRADDET décline cette trajectoire, puis le SCoT et le PLU la traduisent.
Le géographe y lit un conflit d'échelles. Diviser par deux partout pénaliserait la commune qui a peu construit et ménagerait celle qui a beaucoup consommé : le SCoT peut donc moduler l'effort par secteur, en tenant compte notamment des besoins en logement, du potentiel foncier et des efforts déjà réalisés.
Le cadre reste débattu : une loi du 20 juillet 2023 l'a aménagé, et le Sénat a adopté le 18 mars 2025 un texte supprimant l'objectif de moitié, que l'Assemblée nationale n'avait pas inscrit à son ordre du jour en juin 2026. Avant de citer un seuil, vérifie Légifrance.
Piège classique : « zéro artificialisation nette » ne veut pas dire « zéro construction ». On peut artificialiser si l'on renature autant sur le même périmètre, et surtout construire sur l'existant : friches, dents creuses (parcelles vides au milieu du bâti), surélévations.
Exercices corrigés
Exercice 1 : Données fictives. Une intercommunalité a consommé 84 ha d'ENAF dans les dix ans précédant la loi. (a) Si on divisait ce chiffre par deux, quel plafond aurait-elle pour la décennie suivante ? (b) Elle a consommé 30 ha les quatre premières années : quel rythme annuel moyen lui reste-t-il pour les six autres ? (c) Plus tard, en un an, elle artificialise 6 ha et renature 4 ha. Quelle est son artificialisation nette ?
Correction :
(a) $84 \div 2 = 42$ ha pour la décennie.
(b) Il reste $42 - 30 = 12$ ha pour six ans, soit $12 \div 6 = 2$ ha par an, contre $30 \div 4 = 7{,}5$ ha par an jusque-là : le rythme doit être divisé par $7{,}5 \div 2 = 3{,}75$.
(c) $6 - 4 = 2$ ha d'artificialisation nette, un solde qui devra être nul en 2050.
La moitié reste un objectif national : le vrai plafond local vient du SRADDET et du SCoT.
Exercice 2 : Données fictives. Dans une commune rurale de 600 habitants, une entreprise privée projette six éoliennes sur des terres louées à deux agriculteurs. Le projet passe par une étude d'impact, qui évalue ses effets sur l'environnement, et par une consultation du public. La commune toucherait une part des recettes fiscales du parc ; une association d'habitants s'y oppose au nom du paysage. Analyse ce projet en géographe : acteurs, échelles, piliers du développement durable.
Correction :
Acteurs : l'entreprise vise la rentabilité, les agriculteurs un loyer, la commune des recettes ; l'association défend le paysage ; l'État fixe des objectifs nationaux d'énergie renouvelable.
Échelles : l'électricité peu carbonée profite au réseau national, le coût paysager reste local : c'est le cœur du conflit.
Piliers : économique (loyers, recettes), environnemental (électricité peu carbonée, mais risques pour les oiseaux et les chauves-souris, à évaluer dans l'étude d'impact), social (acceptation par les riverains, partage des retombées).
Le géographe ne tranche pas à la place des acteurs : il montre qui gagne, qui perd, et à quelle échelle.
Exercice 3 : D'après l'Insee, en 2025, les émissions ayant lieu sur le territoire français atteignent 359 millions de tonnes équivalent $\text{CO}_2$ (Mt $\text{CO}_2$ éq) et l'empreinte carbone de la France 571 Mt $\text{CO}_2$ éq, dont 52 % d'émissions importées. (a) Calcule les émissions importées. (b) Un étudiant écrit : « Les émissions sur le territoire baissent, donc la consommation des Français pollue moins. » Qu'est-ce qui cloche ?
Correction :
(a) $571 \times 0{,}52 \approx 297$ Mt $\text{CO}_2$ éq. L'Insee donne 296 Mt : l'écart vient de l'arrondi du pourcentage.
(b) Le raisonnement mélange deux périmètres. Si une usine ferme en France et que le même produit arrive de l'étranger, les émissions territoriales baissent sans que la consommation pollue moins : les émissions ont changé de pays. Pour juger la consommation, regarde l'empreinte, ici $571 \div 359 \approx 1{,}6$ fois les émissions territoriales.
À retenir
À retenir :
- Développement durable : trois piliers tenus ensemble, et la question du géographe, pour qui et où.
- Durabilité faible : le capital naturel se remplace ; durabilité forte : pas entièrement.
- Atténuer réduit les émissions ; s'adapter réduit la vulnérabilité.
- L'empreinte carbone compte les importations, les émissions territoriales non.
- Les documents locaux prennent en compte les objectifs du SRADDET et sont compatibles avec ses règles générales.
- ZAN : aucune artificialisation nette en 2050, une première décennie mesurée en consommation d'ENAF.
Sources
- Loi n° 2021-1104 du 22 août 2021, dite Climat et résilience, articles 191, 192 et 194 : texte sur Légifrance.
- Code général des collectivités territoriales, article L. 4251-3 :texte sur Légifrance.
- Insee Première n° 2130, « Émissions de gaz à effet de serre et empreinte carbone de la France en 2025 », octobre 2026 : publication sur insee.fr.