Une source, c'est toute trace du passé que tu interroges : un registre, un récit, un morceau de poterie. Devant chacune, la méthode est la même : qui l'a produite, quand, pour qui et pourquoi, puis tu la confrontes à d'autres traces. Les mémoires d'un ministre disent ce qu'il veut qu'on retienne ; le procès-verbal d'une réunion où il siégeait, ce que le secrétaire a noté sur le moment, et c'est en croisant les deux que tu approches ce qui s'est passé.
Une trace qu'on interroge
Dans leur manuel de méthode de la fin du XIXe siècle, Introduction aux études historiques, Langlois et Seignobos tranchent : « pas de documents, pas d'histoire ». L'historien n'observe pas le passé lui-même, seulement ce qu'il en reste : « La connaissance historique est, par essence, une connaissance indirecte. »
Définition : une source est une trace du passé, écrite, orale ou matérielle, que l'historien interroge. Un livre d'historien n'en est pas une : c'est un travail fait à partir des sources, qui va dans ta bibliographie.
Les archives
Le Code du patrimoine (article L211-1) appelle archives l'ensemble des documents, « y compris les données », quels que soient leur date, leur forme et leur support, « produits ou reçus » par une personne ou un organisme, public ou privé, dans l'exercice de son activité. Retiens la fin : une archive naît d'une activité, pas du désir d'informer l'historien.
Les documents produits par un même organisme forment un fonds. Tu le repères grâce à un instrument de recherche, souvent un inventaire, qui donne à chaque dossier une cote, à recopier pour le demander en salle de lecture.
Pour la consultation, les archives publiques sont en principe « communicables de plein droit » (article L213-1), sauf les exceptions fixées par l'article L213-2 :
| Délai | Exemples |
|---|---|
| 25 ans | Délibérations du Gouvernement, secret des affaires |
| 50 ans | Secret de la défense nationale, vie privée |
| 75 ans | Registres de naissance et de mariage, minutes (originaux) des notaires, dossiers de justice, enquêtes de police judiciaire |
| 100 ans | Les mêmes, quand ils concernent un mineur |
Pour ces deux dernières lignes, 25 ans après le décès de la personne concernée suffisent, si c'est plus court. Avant l'échéance, tu peux demander une dérogation (article L213-3).
Piège classique : « c'est officiel, donc c'est vrai ». Un rapport de préfet dit ce que le préfet sait, et ce qu'il veut que son ministre lise. Une archive est solide sur ce qu'elle fait (enregistrer une vente), beaucoup moins sur ce qu'elle raconte.
Les témoignages
Un témoignage est le récit de quelqu'un qui dit avoir vu ou vécu ce qu'il raconte : mémoires, lettre, journal intime, entretien. Il donne accès à ce que les archives notent rarement, comme la peur ou les rumeurs.
Sa faiblesse tient à deux distances. Le témoin a-t-il vu lui-même, ou répète-t-il ce qu'on lui a dit ? Et des souvenirs écrits trente ans après sont passés par tout ce que leur auteur a vécu depuis. Ils renseignent donc sur l'événement, et sur l'époque où on le raconte.
Dans l'histoire orale, l'historien enregistre lui-même le témoin : ses questions font partie de la source et se conservent avec les réponses.
Piège classique : un témoin sincère peut se tromper. Langlois et Seignobos séparent déjà la critique de sincérité (l'auteur ment-il ?) de la critique d'exactitude (pouvait-il bien savoir ?). Un soldat de bonne foi ne voyait de la bataille que son coin de terrain.
L'archéologie
L'archéologie étudie les traces matérielles : bâtiments, tombes, objets, ossements, graines. Le Code du patrimoine (article L510-1) range dans le patrimoine archéologique les vestiges et traces de l'existence de l'humanité, « y compris le contexte dans lequel ils s'inscrivent ». C'est la clé : un objet arraché à sa couche perd presque tout ce qu'il pouvait dire.
Ce contexte se lit par la stratigraphie, l'étude des couches superposées. Sauf si le sol a été bouleversé, une couche est plus récente que celle qu'elle recouvre : c'est une chronologie relative, qui dit ce qui vient avant quoi. Pour des dates, il faut une datation absolue : le carbone 14 pour une matière organique (charbon de bois, os), la dendrochronologie pour un bois, d'après ses cernes annuels.
La fouille détruit les couches qu'elle traverse : tout est donc enregistré au fur et à mesure (relevés, dessins, photos), et cette documentation devient la source. L'archéologie ne sert pas qu'aux époques sans écriture : elle fouille aussi les champs de bataille de la Première Guerre mondiale.
Critiquer une source, pas à pas
La méthode classique, déjà chez Langlois et Seignobos, distingue deux temps. La critique externe examine le document lui-même (support, écriture, langue, provenance) : est-il authentique, d'où vient-il ? La critique interne examine ce qu'il dit : ce que l'auteur a voulu dire, s'il y croyait, s'il était bien placé pour le savoir.
Exemple : en 1440, l'humaniste Lorenzo Valla montre que la Donation de Constantin, acte censé venir de cet empereur et qui servait le pouvoir des papes, est un faux. Il y relève des mots, comme « satrape », qu'on n'employait pas au temps de Constantin, et note qu'aucun document de l'époque ne confirme son récit. Elle a sans doute été rédigée après le milieu du VIIIe siècle.
Étape 1 : identifier l'auteur, la date, la nature et le destinataire du document. Tant que tu ne sais pas qui parle, tu ne peux rien en tirer.
Étape 2 : critique externe. Authentique ou faux, original ou copie, complet ou non ?
Étape 3 : critique interne. Ce qu'il dit, ce qu'il tait, pourquoi l'auteur l'écrit, à quelle distance des faits.
Étape 4 : confronter chaque affirmation importante à une autre source, d'une autre famille si possible.
Exercices corrigés
Exercice 1 : Tu veux consulter le registre des naissances de 1960 d'une commune, puis son registre des décès de 1960. Lequel peux-tu consulter de plein droit ? Pour l'autre, à partir de quand, et quel recours as-tu d'ici là ?
Correction :
Le registre des décès n'est visé par aucune exception de l'article L213-2 : il est communicable de plein droit, sans délai.
Le registre des naissances attend 75 ans « à compter de leur clôture » : clos fin 1960, il n'est communicable en entier de plein droit qu'à la fin de 2035. D'ici là, demande une dérogation (article L213-3).
Le piège : croire que tout l'état civil suit la même règle.
Exercice 2 : Sur une fouille (données fictives), trois couches se superposent sans trace de bouleversement. Dans celle du milieu, on trouve une pièce de monnaie frappée en 250 de notre ère. Que peux-tu dire de la date de formation de chaque couche ?
Correction :
Couche du milieu : une pièce n'entre pas dans le sol avant d'avoir été frappée. La couche s'est donc formée en 250 ou après, sans qu'on sache combien de temps après, car une pièce circule parfois longtemps. Cette date plancher s'appelle le terminus post quem, le « terme après lequel ».
Couche du dessus : elle recouvre celle du milieu, elle s'est donc formée elle aussi en 250 ou après.
Couche du dessous : plus ancienne que celle du milieu, mais la pièce ne la date pas. Elle a pu se former avant 250 comme après.
Le piège : écrire « la couche date de 250 ». La pièce donne une date minimale, pas la date de la couche.
Exercice 3 : Tu commentes cet extrait (document fictif) des mémoires du maire de la ville à l'époque des faits, publiés trente ans plus tard : « Ce matin-là, toute la ville était dans la rue pour acclamer les soldats. Je n'ai pas vu un seul visage triste. » Mène la critique externe et interne, puis propose deux sources pour confronter ce récit.
Correction :
Critique externe : des mémoires publiés, d'un auteur connu. Vérifie l'édition et si quelqu'un d'autre a tenu la plume.
Critique interne : le maire a intérêt à montrer une ville unie, et il écrit trente ans après. « Toute la ville » et « je n'ai pas vu un seul visage triste » sont des généralisations qu'aucun témoin ne peut vérifier seul : même sincère, le récit ne peut pas être tenu pour exact.
Confrontation, par exemple : la presse locale de ces jours-là, des rapports de police ou de préfecture sur l'opinion, des lettres d'habitants écrites sur le moment. Leurs biais ne sont pas les mêmes.
Conclusion possible : le maire se souvient d'un enthousiasme, ou veut qu'on s'en souvienne ; son ampleur reste à établir.
À retenir
À retenir :
- Une source est une trace du passé qu'on interroge ; un livre d'historien n'en est pas une.
- Une archive naît d'une activité ; publique, elle est communicable de plein droit, sauf délais légaux.
- Un témoignage parle de l'événement et du moment où on le raconte ; sincère ne veut pas dire exact.
- Un vestige ne parle que dans son contexte ; une monnaie ne donne qu'une date plancher.
- La méthode : identifier, critique externe, critique interne, confronter.
Sources
- Code du patrimoine, sur Légifrance : articles L211-1 (définition des archives), L213-1, L213-2 et L213-3 (communication des archives publiques), L510-1 (patrimoine archéologique).
- Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos, Introduction aux études historiques, Hachette, 2e édition, 1899 : texte sur Wikisource.
- Maison de l'histoire européenne, notice sur le traité de Lorenzo Valla (en anglais) : collection en ligne.