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Apollinaire et la poésie moderne : Alcools et Calligrammes décryptés

Repère ce qui rend Apollinaire moderne, de la ponctuation supprimée d'Alcools aux poèmes dessinés de Calligrammes, puis entraîne-toi sur trois exercices corrigés.

Cet article a été rédigé à des fins pédagogiques. Les informations présentées peuvent évoluer. Nous t’invitons à vérifier auprès de sources officielles.

Apollinaire rend la poésie moderne par deux gestes faciles à repérer. Dans Alcools (1913), il supprime toute la ponctuation et fait entrer la ville de son temps dans le vers : « Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin ». Dans Calligrammes (1918), il dispose les mots pour qu'ils dessinent ce qu'ils disent : dans « Il pleut », les lettres tombent du haut de la page comme la pluie.

Alcools : un recueil sans ponctuation

Alcools rassemble des poèmes écrits de 1898 à 1912 (Larousse). En novembre 1912, en corrigeant les épreuves, c'est-à-dire les pages imprimées que l'auteur relit avant le tirage, Apollinaire retire toute la ponctuation (Universalis). Il s'en explique en 1913 : « le rythme même et la coupe des vers voilà la véritable ponctuation ».

Concrètement, c'est le retour à la ligne qui sépare les groupes de mots, et ta voix qui place les pauses. Lis ce vers de « Zone » :

« Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut » (Apollinaire, « Zone », Alcools)

Sans virgules, l'énumération défile d'un seul souffle, comme un regard qui balaie une rue couverte de papiers. Et « qui chantent tout haut » peut se rapporter aux affiches seules ou à tout ce qui précède : le lecteur tranche. Voilà les deux effets à nommer dans un commentaire : la fluidité, et l'ambiguïté, c'est-à-dire deux sens possibles à la fois.

Piège classique : « sans ponctuation » ne veut pas dire « en vers libres ». Ce sont deux nouveautés distinctes : « Le Pont Mirabeau », dans le même recueil, garde des vers comptés et des rimes, comme l'exercice 1 te le fera vérifier.

« Zone » et le vers libre

« Zone » ouvre le recueil, et son premier vers sonne comme un adieu au passé : « À la fin tu es las de ce monde ancien ». Le poète marche dans Paris « tout seul parmi la foule », passe des affiches à la tour Eiffel et mêle le sacré au moderne : « C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs ».

Définition : le vers libre n'a pas de nombre fixe de syllabes et n'est pas tenu de rimer. Sa longueur suit le souffle et le sens.

Compte les syllabes pour le vérifier. Le dernier vers, « Soleil cou coupé », en a cinq ; « Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin » en a seize. Aucun mètre ne tient d'un bout à l'autre : le vers s'étire quand le regard flâne et se casse net à la fin.

Calligrammes : des poèmes à regarder

Calligrammes paraît en 1918, avec un sous-titre qui annonce tout : « Poèmes de la paix et de la guerre », 1913-1916. Entre-temps, Apollinaire est devenu soldat, et un éclat d'obus l'a blessé à la tempe en 1916 (Larousse).

Définition : un calligramme est un poème dont les mots, disposés sur la page, dessinent ce dont il parle. Apollinaire forge le mot en croisant « calligraphie », l'art de bien tracer les lettres, et « idéogramme », un signe qui représente une idée.

Un calligramme se lit donc deux fois : d'un coup d'œil, comme une image, puis mot à mot. Dans « La colombe poignardée et le jet d'eau », les vers dessinent une colombe où se lisent des prénoms de femmes, puis un jet d'eau dont les mots pleurent les amis partis à la guerre, comme Braque et Max Jacob. Le titre unit déjà l'oiseau de la paix et le coup de poignard.

Conseil : pour commenter un calligramme, recopie d'abord son texte en lignes et lis-le comme un poème ordinaire. Demande-toi ensuite ce que le dessin ajoute. « Le poème a la forme de la pluie » décrit ; il reste à dire l'effet produit.

Piège classique : n'écris pas qu'Apollinaire a inventé le poème en forme d'objet. On attribue les premiers poèmes figurés au Grec Simmias de Rhodes, dans l'Antiquité, et Rabelais en a écrit (Universalis). Apollinaire invente le mot « calligramme » et un usage moderne de cette forme.

L'esprit nouveau et le mot « surréaliste »

Apollinaire a dit lui-même ce qu'il cherchait. Dans « L'Esprit nouveau et les poètes », conférence de 1917 publiée en 1918, il écrit : « La surprise est le grand ressort nouveau. » Une ponctuation qui disparaît, des lettres qui tombent comme la pluie : chaque fois, le lecteur est surpris et doit lire autrement.

En 1917 encore, il sous-titre sa pièce Les Mamelles de Tirésias « drame surréaliste » (Larousse). Le mot nommera ensuite le mouvement d'André Breton, qui publie le Manifeste du surréalisme en 1924.

En HLP, le programme de terminale cite Alcools et « L'Esprit nouveau et les poètes » parmi ses lectures suggérées pour l'entrée « Création, continuités et ruptures ». La question à poser à Apollinaire est bien celle-là : ce qu'il rompt, et ce qu'il continue.

Exercices corrigés

Cherche chaque exercice sur ta feuille avant d'ouvrir la correction.

Exercice 1 : Voici la première strophe du « Pont Mirabeau » (Alcools) : « Sous le pont Mirabeau coule la Seine / Et nos amours / Faut-il qu'il m'en souvienne / La joie venait toujours après la peine ». Compte les syllabes de chaque vers. Ce poème est-il écrit en vers libres ?

Correction :

Rappel : le e muet en fin de mot compte devant une consonne, pas devant une voyelle ni en fin de vers ; après une voyelle, comme dans « joie », il ne se prononce pas.

« Sous-le-pont-Mi-ra-beau-cou-le-la-Seine » : 10 syllabes, car le e de « coule » compte devant « la ». « Et-nos-a-mours » : 4. « Faut-il-qu'il-m'en-sou-vienne » : 6. « La-joie-ve-nait-tou-jours-a-près-la-peine » : 10.

Les vers 2 et 3 font ensemble $4 + 6 = 10$ : c'est un décasyllabe, vers de dix syllabes, coupé en deux à sa pause interne, la césure. Seine, souvienne et peine riment. Le poème n'est donc pas en vers libres : il garde mètre et rime, seule la ponctuation a disparu.

Exercice 2 : Dans la strophe de l'exercice 1, à quoi peut se rattacher « Et nos amours » ? Propose deux lectures, puis dis ce que l'absence de ponctuation apporte.

Correction :

Première lecture : « nos amours » est sujet de « coule », comme la Seine. Les amours passent sous le pont comme l'eau.

Seconde lecture : « nos amours » annonce le « en » de « m'en souvienne ». Le poète se demande s'il doit se souvenir de ces amours.

Une virgule aurait obligé à choisir. Sans ponctuation, les deux sens tiennent ensemble : l'amour s'en va comme l'eau, et le souvenir reste. Le refrain dit la même chose : « Les jours s'en vont je demeure ».

Exercice 3 : Ton professeur te donne à commenter le calligramme « Il pleut », cinq lignes de lettres qui tombent du haut de la page. La première dit « Il pleut des voix de femmes comme si elles étaient mortes même dans le souvenir », la dernière « écoute tomber les liens qui te retiennent en haut et en bas ». Explique en quelques phrases ce que la disposition ajoute au sens.

Correction :

La disposition fait voir la pluie avant toute lecture : les lignes tombent comme des filets d'eau, et l'œil doit descendre lentement, au rythme de l'averse.

Le texte charge cette pluie d'un autre sens. Ce qui tombe, ce sont des voix de femmes et des souvenirs : la pluie devient mélancolie, presque des larmes.

Les lignes vont du haut vers le bas de la page, comme les « liens » « en haut et en bas » de la dernière : le poème montre ce qu'il dit. Ta conclusion : la forme ne répète pas le texte, elle fait éprouver au lecteur la chute et la perte dont il parle.

À retenir

À retenir :

  • Alcools (1913) n'a aucune ponctuation : le retour à la ligne et ta voix la remplacent, avec deux effets, fluidité et ambiguïté.
  • Le recueil mêle le vers libre de « Zone » et des vers réguliers, comme ceux du « Pont Mirabeau ».
  • Calligrammes (1918) fait dessiner aux mots ce qu'ils disent ; à toi de dire ce que la forme ajoute.
  • Apollinaire a forgé les mots « calligramme » et « surréaliste » ; il n'a pas inventé le poème figuré.

Sources

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