Une dissertation de philosophie répond à une seule question : celle que tu tires toi-même du sujet, puis que tu traites en plusieurs temps (le plus souvent trois), chacun partant de ce qui manquait au précédent. En 2026, le sujet de la composition commune de la BEL (la banque d'épreuves écrites des concours littéraires des ENS) était : « L'autorité de la science ». Tout le travail consiste à voir la tension que cache ce sujet (la science prétend ne valoir que par ses preuves, et pourtant presque tout le monde la croit sans rien vérifier), puis à la résoudre pas à pas.
Lire le sujet, pas le thème
Le programme du concours fixe un domaine à la composition commune (« La morale » en 2025), mais le sujet découpe dans ce domaine une question précise, et c'est elle qu'il faut traiter. Le jury de l'ENS de Lyon le rappelle dans son rapport sur la session 2025 : « la morale n'est pas le thème, mais le domaine au programme ».
Lis le sujet en trois passes : le sens de chaque mot, la grammaire de l'énoncé, puis ce qu'il tient pour acquis.
Sur notre exemple, avoir de l'autorité, c'est être suivi sans contraindre ni convaincre : Hannah Arendt oppose l'autorité à la fois à la force et à la persuasion par arguments (« Qu'est-ce que l'autorité ? »). Or la science se veut justement ce qui convainc, par des preuves. Et « de la science » a deux sens : l'autorité qu'elle exerce sur l'opinion, et celle à laquelle elle a droit. Pas de point d'interrogation, enfin : la question, c'est toi qui la poses.
Piège classique : remplacer le sujet par un sujet voisin, mieux connu. En 2025, devant « Tu dois », un nombre important de copies a traité « La morale est-elle affaire de devoirs ? », note le jury. Recopie le libellé exact en tête de ton brouillon et reviens-y à chaque partie.
Construire le problème
Définition : la problématique est la question unique que pose le sujet, une fois montré que deux réponses raisonnables s'y opposent. Le jury veut « une problématique unifiée », pas « une liste de questions sans lien entre elles ».
Tant que tu ne vois qu'une réponse, tu as une opinion, pas encore un problème. Une phrase type aide à le trouver : d'un côté…, de l'autre…, alors… ?
D'un côté, la science ne devrait avoir aucune autorité, puisqu'elle demande d'être vérifiée, pas crue. De l'autre, presque personne ne refait ses preuves : tu crois que la Terre tourne autour du Soleil sans l'avoir constaté toi-même. Alors, notre confiance dans la science est-elle une croyance comme une autre, ou une autorité d'un genre nouveau, qui se justifie ?
Bâtir un plan qui avance
Chaque partie répond au problème, et la suivante part de ce qui manquait à la précédente. Le rapport 2025 demande de montrer pourquoi une position ne suffit pas, tout en marquant « ce qu'elle a permis d'établir et qui ne sera plus remis en cause ». Voici un plan possible pour notre sujet.
Partie I : en droit, la science refuse toute autorité. Pascal, dans sa Préface sur le Traité du vide, sépare les matières où l'autorité décide (l'histoire, la théologie) de celles où seuls comptent l'expérience et le raisonnement (la géométrie, la physique). Acquis : la science ne peut pas exiger d'être crue.
Partie II : en fait, elle fait autorité. Le non-spécialiste la croit sur parole, et le chercheur lui-même s'appuie sur des résultats qu'il ne refait pas. Limite : si la science règne par autorité, qu'est-ce qui la distingue d'un dogme ?
Partie III : son autorité est légitime parce qu'elle reste révisable. Pour Popper, une théorie n'est scientifique que si l'expérience peut la réfuter (La Logique de la découverte scientifique). Ce qui fait autorité n'est donc pas le savant, mais la critique publique à laquelle tout résultat reste soumis. Réponse : on peut croire la science sans tout vérifier, à condition que tout reste vérifiable.
Piège classique : le plan « oui, non, ça dépend », où chaque partie contredit la précédente sans dire pourquoi elle échoue, et le plan par rubriques (la science et la religion, la science et la politique…), qui range des remarques sans répondre. Pour le jury, une dissertation « n'est pas construite sur des découpages thématiques » : « sa logique est argumentative ».
Arguments, exemples et références
Un paragraphe porte un seul argument : tu l'énonces, tu le justifies, tu l'éprouves sur un exemple, puis tu dis ce qu'il établit pour le sujet.
Pour le jury, les exemples « n'ont pas une fonction d'illustration, mais servent à faire avancer l'analyse », et les références « ne doivent pas commander l'argumentation mais la servir ». Écrire « Pascal pense que l'autorité est inutile en physique » ne prouve rien. Montre ce que sa distinction établit : un physicien qui demanderait d'être cru sur parole cesserait de faire de la physique.
L'introduction et la conclusion
L'introduction mène du sujet au problème : elle pose le libellé, analyse ses termes, formule la problématique et annonce le plan. Le rapport 2025 juge l'accroche « clairement dispensable » : elle sert quand elle est bien sentie, mais si elle n'a aucun rapport avec le sujet, mieux vaut « aller droit au libellé ». Sur notre sujet, l'étrangeté de l'expression suffit pour entrer : une science qui prétend convaincre par ses preuves peut-elle avoir de l'autorité ?
La conclusion reprend le chemin en quelques phrases et donne une réponse nette. Elle n'apporte aucun argument neuf, et une ouverture n'a d'intérêt que si elle découle de ta réponse.
Gérer les six heures
La composition dure 6 heures. Au brouillon, écris le plan détaillé, avec pour chaque paragraphe son argument, son exemple et sa référence, puis l'introduction en entier. Un repère, à ajuster sur tes devoirs sur table : 1 h pour l'analyse et le problème, 1 h pour le plan, 3 h 30 de rédaction, 30 min de relecture.
Exercices corrigés
Cherche chacun sur ta feuille avant d'ouvrir la correction.
Exercice 1 : En 2025, le sujet était « Tu dois ». Un candidat annonce : « Nous nous demanderons si la morale est affaire de devoirs. » Dis ce qui ne va pas, puis fais deux remarques d'analyse sur l'énoncé lui-même.
Correction :
Il traite le domaine du programme, la morale, au lieu du sujet.
D'abord, « Tu dois » n'est pas un impératif au sens grammatical : c'est le verbe devoir au présent, qui énonce une nécessité et ne se réduit pas à un ordre. Ensuite, la deuxième personne suppose quelqu'un qui parle et quelqu'un qui reçoit, peut-être la même personne, comme dans ce qu'on appelle la voix de la conscience. D'où des questions propres à ce sujet : qui peut dire « Tu dois », à qui, et de quel droit ?
Exercice 2 : Sur le sujet « Faut-il se méfier de ses désirs ? », un élève propose : I. Oui, les désirs nous trompent. II. Non, sans désir on n'agit pas. III. Cela dépend des désirs. Dis pourquoi ce plan n'avance pas, puis propose trois parties qui progressent.
Correction :
C'est le plan « oui, non, ça dépend » : rien ne dit pourquoi la partie I échoue, et la III juxtapose au lieu de répondre.
I. Il faut se méfier du désir, qui ne se satisfait jamais : c'est l'image du tonneau percé que Socrate oppose à Calliclès dans le Gorgias de Platon. II. Mais se méfier de tout désir, c'est se méfier de soi : pour Spinoza, le désir est l'essence même de l'homme (Éthique, III). III. Il faut donc se méfier moins du désir que de l'ignorance de ses causes : les hommes, dit encore Spinoza, se croient libres parce qu'ils ont conscience de leurs désirs et ignorent ce qui les détermine (Éthique, I, appendice).
Exercice 3 : Tu rédiges « L'autorité de la science » avec le plan de cette page, et ta partie I s'achève. Écris la transition vers la partie II, en trois phrases au plus.
Correction :
Une transition dit ce qui est acquis, puis ce qui manque, et en tire la question suivante. Par exemple :
« En droit, la science ne demande pas d'être crue : seuls l'expérience et le raisonnement la jugent. Mais ce droit suppose que chacun puisse refaire les preuves, ce que presque personne ne fait. Faut-il alors penser que la science s'impose à nous par l'autorité même qu'elle récuse ? »
À retenir
À retenir :
- Traite le sujet, pas le domaine du programme.
- Lis chaque mot, la grammaire de l'énoncé et ce qu'il tient pour acquis.
- La problématique est une seule question, née de deux réponses raisonnables qui s'opposent.
- Chaque partie répond au problème ; la suivante part de sa limite et garde ses acquis.
- Un exemple ou une référence doit faire avancer l'argument.
Sources
- ENS de Lyon, rapport du jury 2025, composition de philosophie, épreuve écrite commune (sujet « Tu dois ») : texte sur ens-lyon.fr.
- Banque d'épreuves littéraires, session 2026, composition de philosophie, durée 6 heures : sujet sur ens.psl.eu.