Chez Hegel, la dialectique est le mouvement par lequel une idée, pensée jusqu'au bout, fait apparaître elle-même sa limite, puis se trouve dépassée par une idée plus riche qui garde ce qu'il y avait de vrai de part et d'autre. Hegel en donne une image dans la préface de la Phénoménologie de l'esprit (1807) : le bouton disparaît quand la fleur s'ouvre, comme si elle le réfutait, puis le fruit fait passer la fleur pour une fausse étape de la plante et prend sa place.
Aucun de ces moments n'est pourtant une erreur, puisque la plante a besoin des trois : c'est ce que Hegel veut faire comprendre à propos des philosophies qui se succèdent. « Thèse, antithèse, synthèse » résume ce mouvement, mais ce ne sont pas ses mots, et tu vas voir ce que ça change pour ta dissertation.
Les trois moments de la dialectique
Dans son Encyclopédie des sciences philosophiques, Hegel distingue trois moments dans toute pensée qui avance. Ce sont trois côtés de chaque idée prise au sérieux, pas trois cases à remplir.
Le premier est celui de l'entendement : on fixe une idée, nettement définie, et on la sépare des autres. C'est utile, et c'est toujours par là qu'on commence.
Le deuxième est le moment dialectique : en suivant cette idée jusqu'au bout, on découvre qu'elle est incomplète et qu'elle passe dans son contraire. L'opposition ne vient pas d'un adversaire qui penserait autrement. Elle sort de l'idée elle-même.
Le troisième est le moment spéculatif, que Hegel appelle aussi « positivement rationnel » : la pensée saisit l'unité des deux idées opposées et comprend pourquoi l'une menait à l'autre.
Exemple : la Science de la logique (1812-1816) part de l'idée la plus pauvre qui soit, l'être pur, sans aucune qualité. Mais d'un être sans aucune qualité, on ne peut rien dire, pas même ce qui le distingue du néant : Hegel en conclut que l'être pur et le néant pur sont la même chose. Leur vérité, c'est le passage de l'un dans l'autre, et ce passage a un nom, le devenir, c'est-à-dire naître ou disparaître.
Aufhebung : supprimer et conserver
Le passage au troisième moment porte un nom allemand, Aufhebung, du verbe aufheben. En français, on peut le traduire par « dépassement », à condition de bien entendre ce qu'il contient.
Définition : en allemand courant, aufheben a deux sens, « conserver » et « faire cesser ». Hegel le remarque dans la Science de la logique et garde les deux à la fois. Ce qui est dépassé est conservé : il a seulement perdu son immédiateté, c'est-à-dire le fait d'être pris tout seul, sans rapport avec le reste. Il n'est pas anéanti.
Piège classique : prendre le dépassement pour un compromis. « Un peu des deux » ou « ça dépend des cas » laisse les deux idées face à face et coupe la poire en deux : rien n'est supprimé, rien n'est compris de neuf. Un vrai dépassement explique pourquoi l'opposition existait, souvent parce qu'un mot était pris en un sens trop étroit, et la fait tomber.
D'où vient « thèse, antithèse, synthèse »
Hegel ne s'est jamais servi de ces trois mots pour présenter sa propre philosophie. Ce vocabulaire est celui de Fichte, un autre philosophe allemand de la même époque ; Hegel l'emploie, semble-t-il, dans ses cours, mais pour exposer la philosophie de Kant. Dans la préface de la Phénoménologie de l'esprit, il critique même ceux qui plaquent une forme en trois temps sur n'importe quel sujet : elle n'est plus alors, dit-il, qu'un schéma sans vie.
La formule n'est pas fausse pour autant : elle décrit à grands traits le passage de l'être au devenir. Mais elle cache l'essentiel. « Antithèse » fait croire à une seconde idée venue d'ailleurs et posée contre la première, alors que chez Hegel c'est la première idée qui se contredit quand on la pense jusqu'au bout. Et « synthèse » fait croire à un mélange, là où il y a un dépassement.
Le maître et l'esclave
Hegel figure dans la liste des auteurs du programme de philosophie de terminale. Dans la Phénoménologie de l'esprit, le passage sur Herrschaft und Knechtschaft (« domination et servitude ») montre sa dialectique au travail, sur trois notions de ce programme : la conscience, le travail et la liberté.
Étape 1 : Deux consciences veulent chacune être reconnues par l'autre comme libres. Pour le prouver, chacune doit montrer qu'elle tient à sa liberté plus qu'à sa vie : Hegel parle d'une lutte à la vie et à la mort.
Étape 2 : Pour l'une, la vie compte avant tout. Elle cède et devient l'esclave ; l'autre, qui a risqué sa vie, devient le maître.
Étape 3 : Le maître ne touche plus les choses que par l'esclave. L'esclave les travaille, le maître en jouit : celui qui domine dépend de celui qu'il domine.
Étape 4 : Le travail, écrit Hegel, est un désir freiné, et il forme. Le maître, en jouissant de la chose, la fait disparaître ; l'esclave la façonne et la fait durer. Dans ce qu'il a formé, il se découvre comme une conscience qui existe par elle-même.
Hegel en tire un renversement : la vérité de la conscience indépendante, c'est la conscience servile. La domination, pensée jusqu'au bout, se retourne en dépendance, et la servitude devient le lieu où la conscience se forme. En allemand, Knecht désigne plutôt le serviteur ; en français, on parle par habitude de « dialectique du maître et de l'esclave ».
Piège classique : écrire qu'à la fin l'esclave devient libre ou prend la place du maître. Dans ce passage, il reste esclave : ce que son travail lui apporte, c'est la conscience de lui-même comme être indépendant, pas la fin de sa servitude.
Ce que ça change pour ta dissertation
Le programme définit la dissertation comme « l'étude méthodique et progressive d'un problème » et précise qu'elle ne consiste pas à se soumettre à des règles purement formelles. Il n'impose aucun plan. Un plan en trois parties reste possible, et Hegel t'aide à éviter ses deux défauts.
D'abord, ta deuxième partie doit naître des limites de la première. Au lieu d'aligner l'avis contraire, cherche ce que ta première réponse oublie ou suppose sans le dire : c'est ton moment dialectique.
Ensuite, ta troisième partie doit dépasser, pas trancher. Souvent, elle redéfinit le mot clé du sujet et montre que les deux premières parties le prenaient chacune en un sens trop étroit. Elle garde ce que chacune avait vu et abandonne ce qu'elle avait de partiel.
Conseil : pour tester ta troisième partie, demande-toi ce qu'elle garde de la première, ce qu'elle garde de la deuxième et ce qu'elle abandonne. Si elle n'abandonne rien, c'est un compromis, pas un dépassement.
Exercices corrigés
Du plus direct au plus proche d'un sujet de bac. Cherche chacun sur ta feuille avant d'ouvrir la correction.
Exercice 1 : Dans l'image de Hegel, le fruit prend la place de la fleur. Avec les deux sens d'aufheben, dis ce qui est supprimé et ce qui est conservé dans ce passage.
Correction :
Ce qui est supprimé, c'est la fleur comme forme présente de la plante : ses pétales tombent, elle n'est plus ce que la plante montre. Ce qui est conservé, c'est ce qu'elle a rendu possible : le fruit se forme à partir de la fleur et n'existerait pas sans elle.
La fleur n'était donc pas une erreur corrigée par le fruit, mais un moment nécessaire de la vie de la plante.
Exercice 2 : Sur le sujet « Faut-il toujours dire la vérité ? », Léa a écrit une première partie (« oui, car mentir détruit la confiance ») et une deuxième (« non, car certaines vérités blessent sans rien apporter »). Elle hésite entre trois troisièmes parties. Laquelle est un dépassement ? Justifie.
A. « Tout dépend des situations : parfois il faut dire la vérité, parfois non. »
B. « Il faut dire la vérité la plupart du temps, et mentir de temps en temps. »
C. « Les deux parties confondaient ne pas mentir et tout dire. Le devoir est de ne pas tromper ; il n'oblige pas à dire tout ce qu'on pense. »
Correction :
A et B sont des compromis : elles partagent les cas entre les deux réponses, et l'opposition reste entière.
C montre d'où venait l'opposition : « dire la vérité » était pris en un sens trop large. Elle garde l'exigence de la première partie (ne pas tromper) et ce que la deuxième avait vu (une vérité peut blesser). Elle abandonne ce que chacune avait de partiel : l'idée qu'il faudrait tout dire, et celle qu'il faudrait parfois mentir. Réponse : C.
Exercice 3 : Sujet : « Le travail n'est-il qu'une contrainte ? ». Ta première partie montre le travail comme une contrainte : on travaille par nécessité, pour vivre, souvent sous les ordres d'un autre. Explique en quelques lignes comment l'analyse du maître et de l'esclave peut servir la suite du plan, et dans quelle partie la placer.
Correction :
Hegel part de la contrainte la plus dure : l'esclave travaille pour un autre, parce qu'il a eu peur de mourir. Mais il montre ce que cette contrainte produit : en façonnant la matière, l'esclave se découvre lui-même dans ce qu'il a formé, tandis que le maître, qui se contente de jouir, dépend de lui.
Sa place est donc dans la dernière partie : l'analyse conserve la contrainte (l'esclave ne choisit pas de travailler) et supprime l'idée que le travail ne serait que cela, puisqu'il forme aussi celui qui travaille. Ne lui fais pas dire plus : l'esclave n'est pas libéré, il prend conscience de lui-même.
À retenir
À retenir :
- La dialectique : une idée pensée jusqu'au bout passe dans son contraire, puis la pensée saisit l'unité des deux.
- L'opposition sort de l'idée elle-même, elle n'est pas ajoutée de l'extérieur.
- Aufheben veut dire à la fois supprimer et conserver : un dépassement n'est pas un compromis.
- « Thèse, antithèse, synthèse » vient de Fichte, pas de Hegel.
- Maître et esclave : le maître dépend de l'esclave, qui prend conscience de lui-même par le travail sans être libéré.
- En dissertation, la deuxième partie naît des limites de la première, et la troisième dépasse au lieu de trancher.
Sources
- Programme de philosophie de terminale générale, Bulletin officiel spécial n° 8 du 25 juillet 2019 : texte sur education.gouv.fr.
- Hegel, Phénoménologie de l'esprit (1807), préface et chapitre IV, A ; Science de la logique (1812-1816), livre I, premier chapitre.
- Julie E. Maybee, « Hegel's Dialectics », Stanford Encyclopedia of Philosophy, version révisée en 2020, en anglais : article en ligne.