Une science se reconnaît d'abord à deux signes : ses affirmations peuvent être démenties par l'observation (Popper), et ses praticiens font de chaque démenti un problème à résoudre (Kuhn). L'astrologie montre pourquoi il faut les deux : ses prédictions ont été testées et démenties, sans qu'aucun échec la fasse avancer.
La plupart des philosophes et historiens des sciences la rangent parmi les pseudo-sciences, ces doctrines qui se présentent comme des sciences sans en être, mais pas pour la même raison (Thagard, 1978). Or c'est la raison qui dit ce qu'est une science : voici quatre critères, testés sur ce seul cas.
Le problème de la démarcation
En français, l'épistémologie est la philosophie et l'histoire des sciences : elle examine comment les sciences établissent leurs résultats et ce que vaut ce savoir. Sa question d'entrée, « qu'est-ce que la science ? », se précise vite : à quel signe reconnaît-on un savoir scientifique ? C'est le problème de la démarcation, le tracé de la frontière entre science et non-science.
Piège classique : en anglais, epistemology désigne la théorie de la connaissance en général, pas la seule philosophie des sciences. Un texte anglais sur l'epistemology peut ne jamais parler de science.
Un critère se teste sur des cas nets : s'il laisse entrer l'astrologie, ou s'il chasse la physique, il est à revoir.
Premier critère : vérifier
Vers 1930, les positivistes logiques du Cercle de Vienne, des philosophes et des savants, posent qu'un énoncé scientifique doit pouvoir, au moins en principe, être vérifié par l'observation. Leur cible n'était pas l'astrologie mais la métaphysique, faite d'affirmations qui dépassent toute expérience possible.
Sur l'astrologie, ce critère ne tranche rien. Un horoscope annonce une rencontre, une rencontre a lieu : voilà une vérification. C'est la première leçon de Popper : on obtient facilement des confirmations pour presque toute théorie, si l'on en cherche. Seule compte la confirmation d'une prédiction risquée, qui aurait pu échouer.
Deuxième critère : pouvoir être réfuté
D'où le critère de Popper, que tu as sans doute déjà croisé : une théorie est scientifique si une observation possible pourrait la contredire. On la dit réfutable.
Pour Popper, l'astrologie échoue par sa façon de prédire. Ses interprétations sont assez vagues pour que rien ne les démente : pour échapper à la réfutation, les astrologues ont détruit ce qui rendait leur théorie testable (Conjectures and Refutations, chapitre 1). « Un changement se prépare » ne peut pas échouer.
Piège classique : « non réfutable » ne veut dire ni « faux » ni « absurde ». Popper sépare la science du reste sans juger le reste : pour lui, un énoncé métaphysique peut avoir un sens, et même devenir testable plus tard.
Troisième critère : résoudre des énigmes
Thomas Kuhn, l'historien des révolutions scientifiques, approuve le verdict de Popper, pas sa raison. Les astrologues faisaient des prédictions testables et savaient qu'elles échouaient parfois. Ils expliquaient ces échecs par la complexité d'un destin, par des calculs sensibles aux moindres erreurs de données, par des heures de naissance mal connues. Kuhn note que la médecine et la météorologie expliquent leurs échecs par des arguments semblables.
La différence est ailleurs. Quand la prédiction d'un astronome échouait, il pouvait soupçonner les données, refaire des mesures ou ajuster la théorie : l'échec devenait une énigme, un problème précis à résoudre. Aucun échec ne disait à l'astrologue quoi réviser dans sa tradition. Pour Kuhn, l'astrologie était un art pratique, proche d'une médecine plus ancienne, pas une science (« Logic of Discovery or Psychology of Research? », 1970).
Quatrième critère : progresser
Imre Lakatos ne juge pas une théorie isolée mais un programme de recherche, une suite de théories qui se corrigent autour d'une même idée centrale. Le programme progresse quand ses nouvelles versions font des prédictions surprenantes qui se confirment. Il dégénère quand chaque version est fabriquée après coup, seulement pour coller aux faits connus. Un programme qui ne progresse pas est, pour Lakatos, pseudo-scientifique.
En 1978, Paul Thagard ajoute l'attitude des praticiens. Une discipline est pseudo-scientifique si elle ne progresse pas et si sa communauté fait peu d'efforts pour résoudre ses problèmes, ne cherche pas à se mesurer aux théories rivales et fait un tri partial entre confirmations et démentis. Son article s'intitule « Why Astrology Is a Pseudoscience ». La nuance compte : Lakatos condamne un programme qui stagne même si ses chercheurs s'acharnent à l'améliorer, Thagard non.
Croiser les critères
Le même cas, passé aux quatre critères :
| Critère | La question à poser | L'astrologie |
|---|---|---|
| Vérification (Cercle de Vienne) | Ce qu'elle affirme peut-il être vérifié ? | Oui : le critère ne l'exclut pas |
| Réfutabilité (Popper) | Une observation pourrait-elle la contredire ? | Non, tant que ses prédictions restent vagues |
| Énigmes (Kuhn) | Ses échecs deviennent-ils des problèmes à résoudre ? | Non : aucun échec ne dit quoi réviser |
| Progrès (Lakatos, Thagard) | Prédit-elle du nouveau, et ses praticiens cherchent-ils à la faire avancer ? | Non, selon Thagard |
Chaque raison dit autre chose de la science : un savoir qui prend des risques, une pratique qui tire des problèmes de ses échecs, une tradition qui avance. Aucune ne fait l'unanimité : Popper objectait que les astrologues résolvent aussi des énigmes, si bien que le critère de Kuhn les compterait parmi les savants.
D'où les approches à plusieurs critères. Pour John Dupré, la science est un concept à « air de famille », au sens de Wittgenstein : les sciences partagent des traits sans qu'aucun soit exigé de toutes.
Conseil : face à un cas à juger, pose les quatre questions du tableau. Là où les critères divergent, tu tiens une problématique.
Exercices corrigés
Cherche chaque exercice avant d'ouvrir sa correction.
Exercice 1 : Pour chacune de ces deux affirmations astrologiques, dis si elle est réfutable au sens de Popper, et pourquoi. a) « Les personnes nées sous le signe du Lion réussissent mieux que les autres dans les métiers de direction. » b) « Cette semaine, quelqu'un comptera pour toi. »
Correction :
a) Réfutable : on peut comparer les carrières selon la date de naissance, et l'absence d'écart la démentirait. Une affirmation astrologique peut donc être réfutable : c'est le point que Kuhn oppose à Popper.
b) Non réfutable en pratique : presque toute personne croisée en une semaine peut passer pour « quelqu'un qui compte ». C'est le flou que Popper reproche aux astrologues.
Exercice 2 : Une amie te dit : « Les prévisions météo se trompent souvent, les horoscopes aussi. La météorologie n'est donc pas plus une science que l'astrologie. » Réponds-lui en t'appuyant sur Kuhn.
Correction :
Elle juge une discipline au nombre de ses erreurs, et c'est le piège. Kuhn le note : la météorologie explique ses échecs comme les astrologues, par la complexité du phénomène et la sensibilité aux petites erreurs de données. La différence tient à ce que l'échec produit.
Une prévision ratée devient un problème précis : quelle mesure était fausse, quel phénomène le calcul représente mal. On corrige, et les prévisions suivantes disent si la correction tient. Un horoscope raté ne dit à l'astrologue rien à réviser.
Se tromper n'exclut donc pas d'être une science ; ne rien apprendre de ses erreurs, si.
Exercice 3 : Un groupe affirme qu'une tisane guérit les migraines. Un essai contrôlé, qui compare des malades buvant la tisane à d'autres buvant une boisson de même goût sans la plante, ne montre aucun effet. Le groupe répond que la tisane n'agit que sur les personnes « réceptives », sans dire comment les reconnaître. Juge cette réponse avec Popper, puis avec Lakatos, et dis ce qu'il faudrait au groupe pour rester dans la science.
Correction :
Avec Popper : l'affirmation de départ était réfutable, et l'essai l'a réfutée. La réponse la rend irréfutable, puisque tout échec s'expliquera par des malades non réceptifs. C'est le sauvetage que Popper dénonce : réinterpréter une théorie ad hoc, c'est-à-dire pour l'occasion, afin qu'elle échappe au démenti.
Avec Lakatos : la nouvelle version ne prédit rien de nouveau, elle est fabriquée pour coller au seul fait connu, l'échec de l'essai. Le programme dégénère.
Pour rester dans la science, le groupe doit dire à l'avance à quoi se reconnaît une personne réceptive, puis prédire que, dans un nouvel essai, ces personnes iront mieux avec la tisane qu'avec la boisson sans plante. Cette prédiction peut échouer : c'est ce qui la rend scientifique.
À retenir
À retenir :
- Vérifier ne suffit pas : seule compte la confirmation d'une prédiction risquée.
- Popper : une théorie scientifique peut être contredite par une observation ; non réfutable ne veut pas dire faux.
- Kuhn : une science fait de ses échecs des énigmes à résoudre.
- Lakatos et Thagard : une science progresse, et ses praticiens y travaillent.
- Aucun critère seul ne fait l'unanimité : croise-les sur le cas à juger.
Sources
- Sven Ove Hansson, « Science and Pseudo-Science », Stanford Encyclopedia of Philosophy, révision du 28 juillet 2025 : texte en ligne.
- Karl Popper, Conjectures and Refutations, chapitre 1.
- Thomas Kuhn, « Logic of Discovery or Psychology of Research? », dans Criticism and the Growth of Knowledge, Cambridge University Press, 1970 : présentation de l'éditeur.