Pour Kant, tu ne connais jamais les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes, seulement telles qu'elles t'apparaissent, parce que ton esprit leur donne sa forme. Fais l'essai : tu peux imaginer une pièce vide de tout objet, mais pas un objet qui ne serait nulle part. Kant en conclut que l'espace ne vient pas des choses, mais de ta manière de les recevoir. Toute la Critique de la raison pure, publiée en 1781, développe cette idée.
Le problème de départ
Avant Kant, deux camps s'opposent. Pour les rationalistes, comme Descartes ou Leibniz, la raison seule peut atteindre des vérités certaines. Pour les empiristes, comme Locke ou Hume, toute connaissance vient de l'expérience.
Selon Kant, Hume tire l'idée de cause « de la fréquente association du fait actuel avec le fait précédent », donc de l'habitude. Les lois de la physique ne seraient alors que des habitudes.
Kant cherche une sortie : « si toutes nos connaissances commencent avec l'expérience, il n'en résulte pas qu'elles dérivent toutes de l'expérience ». Une partie de ce que tu sais vient de ton esprit lui-même. Critiquer, ici, c'est examiner ce que la raison peut connaître et où son pouvoir s'arrête. La raison est dite pure quand elle se passe de l'expérience.
La révolution copernicienne
Kant décrit lui-même le renversement : « On avait admis jusqu'ici que toutes nos connaissances devaient se régler sur les objets ». Dans ce cas, impossible de rien savoir d'un objet avant de l'avoir rencontré. Il essaie donc l'inverse, « en supposant que les objets se règlent sur notre connaissance ».
Il compare ce geste à celui de Copernic, qui chercha s'il ne valait pas mieux « supposer que c'est le spectateur qui tourne ». Chez Kant, c'est le sujet qui connaît qui passe au centre.
Attention : ton esprit ne fabrique pas les choses, il leur donne leur forme ; les sens apportent la matière.
Les jugements synthétiques a priori
Définition : est a priori ce qui ne dépend pas de l'expérience et vaut donc nécessairement ; a posteriori, ce qui en vient. Un jugement est analytique quand ce qu'il dit du sujet est déjà contenu dans le sujet, synthétique quand il ajoute du nouveau.
| Exemple de Kant | Type | Ce qu'il t'apprend |
|---|---|---|
| Tous les corps sont étendus | analytique a priori | rien : l'étendue fait partie de l'idée de corps |
| Tous les corps sont pesants | synthétique a posteriori | du nouveau, tiré de l'expérience |
| $7 + 5 = 12$ ; tout changement a une cause | synthétique a priori | du nouveau, valable nécessairement |
Le troisième cas pose le problème central du livre : comment apprendre du nouveau, sûr dans tous les cas, sans passer par l'expérience ? Autrement dit, comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ?
Piège classique : $7 + 5 = 12$ ressemble à une définition, donc à un jugement analytique. Kant soutient le contraire : « L'idée de douze n'est point du tout conçue par cela seul que je conçois cette réunion de cinq et de sept ». Pour trouver douze, il faut compter, en s'appuyant sur une intuition.
Sensibilité et entendement
Tu connais grâce à deux facultés. La sensibilité reçoit : elle te donne des intuitions, c'est-à-dire des représentations directes d'objets singuliers, ce bruit, cette couleur. L'entendement pense : il relie ces intuitions par des concepts. Kant résume : « Des pensées sans matière sont vides ; des intuitions sans concepts sont aveugles. »
L'Esthétique transcendantale (du grec aisthêsis, la sensation, et non le beau) étudie la sensibilité. Ses deux formes a priori sont l'espace, forme des sens externes, et le temps, « la forme du sens interne ». Hors de toi, tout est quelque part ; en toi, tout se suit.
L'Analytique transcendantale recense ensuite les concepts purs de l'entendement, les catégories : douze, en quatre groupes de trois (quantité, qualité, relation, modalité). La plus utile en copie est la causalité.
Exemple : un verre brisé par terre. Qu'il y ait une cause, tu le sais d'avance : pour Kant, ce principe vient de l'entendement. Quelle est cette cause, le chat ou un courant d'air, seule l'expérience te le dira. La catégorie fixe la règle, l'expérience remplit le contenu.
Piège classique : ne confonds pas transcendantal et transcendant. Kant appelle transcendantale une connaissance qui porte non sur les objets, mais sur notre manière de les connaître a priori. Est transcendant ce qui dépasse toute expérience possible, comme Dieu.
Phénomène et noumène
Puisque l'espace, le temps et les catégories viennent de toi, tu connais la chose telle qu'elle t'apparaît : Kant l'appelle phénomène. La même chose considérée indépendamment de ta manière de la percevoir, c'est la chose en soi.
Le noumène, dans le sens négatif que Kant retient, c'est « une chose en tant qu'elle n'est pas un objet de notre intuition sensible ». Tu peux le penser, jamais le connaître, puisque aucune intuition ne te le donne. Il marque une frontière : « Le concept d'un noumène n'est donc qu'un concept limitatif, destiné à restreindre les prétentions de la sensibilité ».
Kant ne supprime pas pour autant la chose en soi : « si nous ne pouvons connaître ces objets comme choses en soi, nous pouvons du moins les penser comme tels ». Sinon, il y aurait « des phénomènes ou des apparences sans qu'il y ait rien qui apparaisse », ce qui est absurde.
Piège classique : phénomène ne veut pas dire illusion. Kant le précise : « je ne veux pas dire que ces objets soient une pure apparence ». Le phénomène vaut pour tout esprit humain, et la physique le connaît vraiment.
Les limites de la raison
La Dialectique transcendantale montre ce qui arrive quand la raison veut dépasser l'expérience. Elle cherche l'inconditionné, ce qui ne dépend plus de rien, et forme trois idées : l'âme, le monde pris comme un tout, Dieu. Aucune intuition ne leur correspond : prétendre les connaître mène à l'illusion.
Prends le monde. La raison trouve des arguments pour soutenir que « Le monde a un commencement dans le temps, et il est aussi limité dans l'espace », et d'autres, aussi forts, pour soutenir que « Le monde n'a ni commencement, ni limites dans l'espace, mais il est infini dans le temps comme dans l'espace ». Kant appelle ce conflit une antinomie, signe que la raison est sortie de son domaine.
Kant écrit dans la préface de 1787 : « J'ai donc dû supprimer le savoir pour y substituer la croyance. » Comprends : sur Dieu, la liberté ou l'immortalité de l'âme, aucun savoir n'est possible, ni pour ni contre, ce qui laisse une place à la croyance.
Exercices corrigés
Kant figure parmi les auteurs du programme de terminale générale, et les distinctions transcendant/immanent et croire/savoir parmi ses repères.
Exercice 1 : Selon Kant, chacun de ces jugements est-il analytique ou synthétique, a priori ou a posteriori ? a) « Un triangle a trois angles. » b) « Ce mur est blanc. » c) $7 + 5 = 12$. d) « Tout ce qui arrive a une cause. »
Correction :
a) Analytique a priori : les trois angles sont dans la définition du triangle.
b) Synthétique a posteriori : il faut regarder le mur.
c) Synthétique a priori : c'est le piège, il faut compter.
d) Synthétique a priori : la cause n'est pas dans l'idée d'événement, mais tu le sais d'avance.
Exercice 2 : Un camarade résume : « Pour Kant, le monde est une illusion fabriquée par notre esprit, et la chose en soi n'existe pas. » Relève ses deux erreurs.
Correction :
Première erreur : le phénomène n'est pas une illusion, c'est la chose telle qu'elle nous apparaît.
Seconde erreur : Kant ne nie pas la chose en soi. On ne peut pas la connaître, mais on peut la penser.
Version juste : « Pour Kant, nous connaissons les choses telles qu'elles nous apparaissent, jamais telles qu'elles sont en soi. »
Exercice 3 : Sujet de dissertation : « Peut-on tout connaître ? » Rédige un paragraphe d'argument appuyé sur Kant, avec une référence précise et un exemple.
Correction :
Une proposition : « On ne peut pas tout connaître, car connaître suppose une expérience possible. Kant montre dans la Critique de la raison pure que nous ne connaissons que des phénomènes. Quand la raison vise ce qu'aucune expérience ne donne, comme un commencement du monde, elle peut défendre une thèse et son contraire : c'est l'antinomie. Certaines questions se pensent donc sans se trancher par le savoir. »
À retenir
À retenir :
- Nos connaissances commencent toutes avec l'expérience, mais ne dérivent pas toutes de l'expérience.
- Révolution copernicienne : les objets se règlent sur notre manière de connaître.
- Espace et temps : formes a priori de la sensibilité ; douze catégories pour l'entendement, dont la causalité.
- On connaît les phénomènes ; la chose en soi se pense sans se connaître.
- Âme, monde comme un tout, Dieu : la raison n'en a aucun savoir.
Sources
- Programme de philosophie de terminale générale, Bulletin officiel spécial n° 8 du 25 juillet 2019 : texte sur education.gouv.fr.
- Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, traduction de Jules Barni (1869), source des citations : texte sur Wikisource.
- Notice de l'édition originale (Riga, 1781) : catalogue de la BnF.