De Descartes à Freud, tout se joue sur une définition. Descartes appelle penser « tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l'apercevons immédiatement par nous-mêmes » : une pensée inconsciente serait donc une contradiction. Freud oppose à cette définition des faits banals, comme la solution d'un problème qui te vient toute faite au réveil. En dissertation, ne récite pas deux doctrines : montre quel argument fait passer de l'une à l'autre, et quelle objection reste ouverte.
Descartes : penser, c'est s'apercevoir qu'on pense
Le cogito, tu le connais : je peux douter de tout, sauf du fait que je doute, donc que je pense. La définition citée plus haut vient des Principes de la philosophie (1644, première partie, article 9). Concevoir, vouloir, imaginer et même sentir y sont des pensées, puisque je m'en aperçois. D'où la contradiction : une pensée dont je ne m'aperçois pas ne serait pas une pensée.
Descartes ne nie pas qu'il se passe en nous des choses que nous ignorons : le cœur bat et l'estomac digère sans que tu y penses. Mais cela relève du corps, qu'il conçoit comme une machine, et non de l'esprit.
Piège classique : écrire que Descartes « ignorait l'inconscient ». Ranger dans le corps tout ce qui échappe à la conscience est un choix argumenté, et c'est ce choix que la suite du débat conteste.
Leibniz : percevoir sans s'en apercevoir
Dans la préface des Nouveaux Essais sur l'entendement humain, achevés en 1704 et publiés en 1765, Leibniz affirme qu'« il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion ». L'aperception, c'est la perception consciente.
Son exemple : au bord de la mer, tu entends un grondement, jamais une vague isolée. Pourtant tu dois percevoir quelque chose du bruit de chaque vague, sinon tu n'entendrais pas le tout, car « cent mille riens ne sauraient faire quelque chose ». Ces petites perceptions sont trop faibles ou trop mêlées pour être aperçues une à une. L'habitude fait de même : on ne remarque plus le mouvement d'un moulin près duquel on vit.
Leibniz brise ainsi l'équation cartésienne : l'âme perçoit plus qu'elle ne s'en aperçoit.
Freud : une hypothèse nécessaire et légitime
Que l'inconscient freudien soit fait de désirs refoulés, tenus hors de la conscience, qui reviennent dans les rêves, les lapsus et les symptômes, tu le sais depuis la terminale. En prépa, travaille l'article « L'inconscient » (Das Unbewußte, 1915), où Freud défend le droit de faire cette hypothèse.
Elle est nécessaire, parce que les données de la conscience sont très lacunaires. Bien des actes psychiques en supposent d'autres dont la conscience ne témoigne pas : les actes manqués (un oubli ou une erreur qui trahit une intention), les rêves, les idées dont on ignore la provenance, les résultats de pensée dont l'élaboration nous reste cachée. En supposant ces actes inconscients, on rend à la suite des actes conscients sa cohérence. Et si l'on peut fonder sur cette hypothèse une action qui modifie utilement le cours des processus conscients, ce succès en est, pour Freud, une preuve incontestable.
Elle est légitime, parce que tu fais déjà ce raisonnement : la conscience d'un autre, tu ne l'observes jamais, tu la conclus par analogie de ce qu'il dit et fait. Freud demande seulement de l'appliquer à soi-même.
Reste l'objection qui prolonge la définition cartésienne : les souvenirs latents, ceux que tu possèdes sans y penser en ce moment, ne seraient pas psychiques, mais des restes de processus corporels. Freud répond que poser d'avance l'égalité entre psychique et conscient est soit une « petitio principii », une pétition de principe (un raisonnement qui suppose ce qu'il devait prouver), soit une convention de vocabulaire, et alors une convention mal choisie, qui déchire la continuité de la vie psychique.
Remarque : Freud ne réfute pas la définition cartésienne par une expérience : il conteste qu'elle soit la bonne.
Dernier point : l'inconscient est plus large que le refoulé. Le latent, qui revient dès que tu y prêtes attention, n'est inconscient qu'au sens descriptif : c'est le préconscient. Le refoulé l'est au sens dynamique : une force l'empêche de revenir.
Piège classique : confondre petites perceptions et refoulé. Le bruit d'une vague n'est pas refoulé, il est trop faible. Le refoulé n'a rien de faible : il est tenu à l'écart parce qu'il dérange. L'un relève du seuil, l'autre du conflit.
L'objection de Sartre
Dans L'Être et le Néant (1943), au chapitre sur la mauvaise foi, c'est-à-dire le mensonge à soi-même, Sartre vise la censure, l'instance qui chez Freud empêche le refoulé de revenir à la conscience. Pour refouler avec discernement, elle doit savoir ce qu'elle refoule : elle a donc conscience de ce qu'elle cache, afin de ne pas en avoir conscience. Freud n'aurait pas résolu le paradoxe d'un sujet qui se ment : il l'aurait déplacé dans la censure. Pour Sartre, cet inconscient sert aussi d'excuse, puisqu'il décharge le sujet de sa responsabilité.
Freud avait écrit dès 1923, dans Le Moi et le Ça, que la résistance du patient (ce qui bloque ses associations quand elles approchent du refoulé) vient de son moi, alors que le patient n'en sait rien : une partie du moi est elle-même inconsciente. À toi de juger si cette réponse lève l'objection ou la repousse d'un cran.
Conseil : pour chaque auteur, note la thèse, puis le point faible que le suivant attaque : chez Descartes, une définition ; chez Leibniz, un non-conscient sans conflit ; chez Freud, une censure qui sait sans savoir. Ta copie avance quand chaque partie répond à la faiblesse de la précédente.
Exercices corrigés
Exercice 1 : Classe chaque fait (pensée consciente selon Descartes, perception sans aperception selon Leibniz, inconscient dynamique selon Freud) et justifie.
a) Tu hésites entre deux sujets et tu sais pourquoi tu prends le second.
b) Au bout de dix minutes d'examen, tu n'entends plus la ventilation, mais tu l'entends dès qu'un voisin en parle.
c) Pour la troisième fois, tu oublies de rappeler un ami avec qui tu t'es disputé.
Correction :
a) Pensée consciente : tu t'aperçois de ton hésitation et de tes raisons au moment même.
b) Perception sans aperception : comme pour le moulin de Leibniz, l'habitude a fait passer le bruit sous le seuil. Chez Freud, ce serait du préconscient, puisque le bruit revient dès que ton attention s'y porte : rien n'est refoulé.
c) Inconscient dynamique, à titre d'hypothèse : la répétition et la dispute suggèrent un motif que tu ne t'avoues pas, l'envie d'éviter cet ami. Pour Descartes, cet oubli ne cache aucune pensée.
Exercice 2 : Sujet : « Puis-je ignorer ce que je pense ? » Formule le problème en deux phrases, puis propose un plan en trois parties dont chaque titre est une thèse, et non un nom d'auteur.
Correction :
Problème : si penser, c'est s'apercevoir qu'on pense, ignorer ce que je pense est contradictoire. Pourtant un oubli qui se répète ou une idée dont j'ignore l'origine semblent supposer des pensées dont je ne m'aperçois pas.
I. Je sais nécessairement ce que je pense, si la pensée se définit par l'aperception immédiate (Descartes).
II. Je pense plus que je ne le sais : petites perceptions (Leibniz), puis inconscient (Freud) ; l'égalité entre psychique et conscient n'est qu'une convention.
III. Ignorer, c'est peut-être refuser de savoir : si ce qui refoule doit connaître ce qu'il refoule (Sartre), la question passe de la connaissance à la responsabilité.
Exercice 3 : Une copie affirme : « Freud a prouvé scientifiquement l'existence de l'inconscient, donc Descartes avait tort. » Relève les deux erreurs de raisonnement, puis corrige la phrase.
Correction :
Première erreur : la preuve qu'invoque Freud est indirecte. L'inconscient n'est pas observé, il est supposé, puis jugé établi par la cohérence qu'il apporte et par le succès de l'action fondée sur lui. Qu'il s'agisse d'une preuve scientifique reste discuté.
Deuxième erreur : Descartes ne se trompe pas sur un fait, il pose une définition, et c'est cette définition que Freud rejette, comme pétition de principe ou convention mal choisie.
Phrase corrigée : « Freud conteste que le psychique se réduise au conscient, et il en donne des raisons qu'on peut discuter. »
À retenir
À retenir :
- Descartes définit la pensée par l'aperception immédiate : ce qu'on ignore relève du corps, pas de l'esprit.
- Leibniz : des perceptions sans aperception, trop faibles pour être remarquées, sans conflit.
- Freud (1915) : l'hypothèse est nécessaire, car la conscience est lacunaire, et légitime ; égaler psychique et conscient est une pétition de principe.
- Sartre : la censure doit savoir ce qu'elle refoule ; Freud admettait dès 1923 qu'une partie du moi est inconsciente.
Sources
- Descartes, Principes de la philosophie, première partie, article 9 : texte sur Wikisource.
- Leibniz, Nouveaux Essais sur l'entendement humain, préface : texte sur Wikisource.
- Freud, « Das Unbewußte » (1915), partie I, texte original allemand : Projekt Gutenberg.