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La philosophie de Spinoza : l'Éthique décryptée

Dieu ou la Nature, la nécessité, le conatus, les passions et les trois genres de connaissance : l'Éthique de Spinoza expliquée avec ses propres phrases, et trois exercices corrigés.

Cet article a été rédigé à des fins pédagogiques. Les informations présentées peuvent évoluer. Nous t’invitons à vérifier auprès de sources officielles.

Toute l'Éthique de Spinoza repose sur une idée : tout ce qui existe est en Dieu, c'est-à-dire dans la Nature, et tout y arrive par nécessité. Pour lui, être libre ne consiste donc pas à choisir sans cause, mais à comprendre ce qui te fait agir. Prends une colère : tant que tu ignores pourquoi une remarque t'a blessé, tu la subis ; dès que tu en vois les causes, elle te mène moins.

La méthode géométrique

Le titre complet du livre de Baruch Spinoza (1632-1677) annonce sa méthode : Éthique démontrée suivant l'ordre géométrique. Comme les Éléments d'Euclide, le livre avance par définitions, axiomes, propositions et démonstrations, en cinq parties, de Dieu à la liberté de l'homme.

Spinoza figure parmi les auteurs du programme de philosophie de terminale ; l'Éthique te servira surtout sur la liberté, la conscience, la nature, la religion, le bonheur et la vérité.

Conseil : en copie, cite l'Éthique par partie et par numéro, par exemple « Éthique, III, proposition 6 ». Un scolie est une remarque placée après une démonstration.

Dieu ou la Nature

La substance, c'est « ce qui est en soi et est conçu par soi » (I, définition 3) : ce qui n'a besoin de rien d'autre pour exister ni pour être compris. Or « Nulle substance en dehors de Dieu ne peut être donnée ni conçue » (I, proposition 14). Cette substance unique, Spinoza l'appelle « Dieu ou la Nature » (IV, préface) : deux noms pour une seule réalité.

Tout le reste, de la pierre à l'idée que tu as en tête, est un mode, c'est-à-dire « ce qui est dans une autre chose » (I, définition 5) : une manière d'être de la substance.

Un attribut, c'est ce que l'intelligence perçoit comme constituant l'essence de la substance (I, définition 4). Dieu en a une infinité, mais nous n'en connaissons que deux, car nous ne percevons que « des corps et des modes de penser » (II, axiome 5) : l'étendue, c'est-à-dire la matière, et la pensée.

Enfin, « Dieu est cause immanente mais non transitive de toutes choses » (I, proposition 18). Un Dieu artisan, qui fabriquerait le monde du dehors comme on fait une table, serait transcendant ; celui de Spinoza produit tout en lui-même, sans en sortir. C'est le repère transcendant/immanent du programme.

Piège classique : « Dieu ou la Nature » ne veut pas dire « Dieu, ce sont les arbres ». La Nature de Spinoza contient aussi la pensée, et elle ne vise aucun but : « la Nature n'a aucune fin à elle prescrite » (I, appendice).

Tout est nécessaire, même tes choix

Si tout suit de la nature de Dieu, rien n'arrive par hasard : « Il n'est rien donné de contingent dans la nature » (I, proposition 29). Est contingent ce qui aurait pu être autrement.

D'où vient alors ton impression d'être libre ? Spinoza répond : « les hommes se figurent être libres, parce qu'ils ont conscience de leurs volitions et de leur appétit et ne pensent pas, même en rêve, aux causes » qui les poussent (I, appendice). Tu sens ce que tu veux, pas ce qui te le fait vouloir.

Règle : chez Spinoza, la liberté s'oppose à la contrainte, pas à la nécessité. Est libre la chose « qui existe par la seule nécessité de sa nature et est déterminée par soi seule à agir » (I, définition 7).

Le conatus et les affects

« Chaque chose, autant qu'il est en elle, s'efforce de persévérer dans son être » (III, proposition 6). Cet effort, Spinoza le nomme en latin conatus : c'est lui qui te fait manger quand tu as faim.

Rapporté à la fois à l'âme et au corps, cet effort s'appelle appétit, et « le Désir est l'Appétit avec conscience de lui-même » (III, proposition 9, scolie). Le désir n'est donc pas un défaut à corriger : il est « l'essence même de l'homme » (III, définitions des affections, 1).

Un affect est ce qui augmente ou diminue ta puissance d'agir, avec l'idée que tu en as (III, définition 3) ; Appuhn, le traducteur cité ici, écrit « affection ». La joie est le « passage de l'homme d'une moindre à une plus grande perfection », donc à une plus grande puissance d'agir ; la tristesse, le passage inverse (III, définitions des affections, 2 et 3). Tu réussis enfin un exercice qui te résistait : joie. On se moque de toi devant la classe : tristesse.

Désir, joie, tristesse : Spinoza ne reconnaît pas d'autre affect primitif (III, proposition 11, scolie). Tous les autres en naissent.

Piège classique : ne fais pas dire à Spinoza que nous désirons une chose parce qu'elle est bonne. C'est l'inverse : « nous jugeons qu'une chose est bonne parce que nous nous efforçons vers elle » (III, proposition 9, scolie).

De la servitude à la liberté

Nous sommes actifs quand il se fait quelque chose « dont nous sommes la cause adéquate », c'est-à-dire une cause qui suffit à l'expliquer ; passifs quand nous n'en sommes qu'une cause partielle (III, définition 2). Une passion est donc un affect que tu subis, parce que sa cause est surtout hors de toi.

La servitude, c'est « l'impuissance de l'homme à gouverner et réduire ses affections » (IV, préface). La sortie passe par la connaissance : « Une affection qui est une passion, cesse d'être une passion, sitôt que nous en formons une idée claire et distincte » (V, proposition 3), autrement dit dès que tu en comprends les causes.

Piège classique : une joie peut être passive, comme celle d'un compliment, ou active (III, proposition 58). La tristesse, elle, n'est jamais active : les affects actifs se ramènent tous « à la Joie et au Désir » (III, proposition 59).

Les trois genres de connaissance

Spinoza illustre ses trois genres de connaissance par un problème : trouver un quatrième nombre « qui soit au troisième comme le second au premier » (II, proposition 40, scolie 2). Avec 1, 2 et 3, c'est 6.

GenreNom chez SpinozaComment on trouve 6
PremierOpinion ou imaginationOn applique une règle apprise d'un maître, sans savoir pourquoi : 2 × 3 ÷ 1.
DeuxièmeRaisonOn sait pourquoi la règle est vraie : Euclide la démontre.
TroisièmeScience intuitiveOn voit d'un regard que 2 est le double de 1, donc la réponse le double de 3.

Seul le premier genre peut tromper : il est « l'unique cause de la fausseté » (II, proposition 41). La raison avance pas à pas, par démonstration ; la science intuitive saisit d'un coup. C'est le repère intuitif/discursif du programme.

Le troisième genre mène au sommet du livre : « Du troisième genre de connaissance naît nécessairement un Amour intellectuel de Dieu » (V, proposition 32, corollaire), une joie qu'accompagne l'idée de Dieu comme cause. Dans cet amour consiste « notre Béatitude ou notre Liberté » (V, proposition 36, scolie). Et la béatitude « n'est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même » (V, proposition 42).

Exercices corrigés

Exercice 1 : Chez Spinoza, chacun des termes suivants est-il la substance, un attribut ou un mode ? Dieu ou la Nature ; l'étendue ; ce caillou ; la pensée ; ton idée de la mer.

Correction :

Dieu ou la Nature est la substance, la seule. L'étendue et la pensée sont deux de ses attributs (II, propositions 1 et 2). Ce caillou est un mode de l'étendue, ton idée de la mer un mode de la pensée : tous deux sont « dans une autre chose » (I, définition 5).

Le piège, c'est le caillou : il a l'air d'exister tout seul, mais il n'est pas en soi.

Exercice 2 : Après une mauvaise note, Léo est furieux contre son professeur. Le soir, il relit sa copie, comprend d'où viennent ses erreurs, et sa colère retombe. Le lendemain, un compliment sur un de ses dessins le rend ravi. Selon Spinoza, a) sa colère est-elle une passion ou une action, et pourquoi retombe-t-elle ? b) sa joie du lendemain est-elle active ?

Correction :

a) Une passion : Léo rapporte la tristesse de sa mauvaise note à une cause extérieure, son professeur, sans en voir les vraies causes ; il n'en est qu'une cause partielle. Elle retombe quand il s'en forme une idée claire et distincte, en comprenant ses erreurs (V, proposition 3).

b) Non : elle dépend d'un compliment, donc d'une cause extérieure ; c'est une passion. Une joie active, ce serait celle de comprendre ses erreurs.

Exercice 3 : Sujet : « Être libre, est-ce faire ce que l'on veut ? » Rédige un paragraphe qui s'appuie sur Spinoza : une idée, une citation expliquée, un exemple, une limite.

Correction :

Un paragraphe possible : faire ce que l'on veut ne suffit pas à être libre, car on peut ignorer pourquoi on le veut. Selon Spinoza, les hommes « se figurent être libres » parce qu'ils connaissent leurs désirs sans en connaître les causes (Éthique, I, appendice). Celui qui « décide » de jouer au lieu de réviser sent son envie, pas la fatigue ou la peur qui la produisent. Être libre, ce serait agir en comprenant ce qui nous pousse. Limite : cette thèse nie le libre arbitre ; il faut la confronter à un auteur qui le défend.

À retenir

À retenir :

  • Une seule substance, « Dieu ou la Nature », cause immanente de tout ; le reste en est un mode.
  • On se croit libre faute de connaître les causes de ses désirs ; la liberté s'oppose à la contrainte, pas à la nécessité.
  • Le désir est l'appétit conscient de lui-même ; joie et tristesse marquent la hausse ou la baisse de la puissance d'agir.
  • Une passion cesse d'en être une dès qu'on en forme une idée claire et distincte.
  • Imagination, raison, science intuitive : le troisième genre donne l'amour intellectuel de Dieu, qui est la béatitude.

Sources

  • Spinoza, Éthique, traduction de Charles Appuhn, Garnier Frères, 1913 : texte intégral sur Wikisource.
  • Programme de philosophie de terminale générale, annexe 1, Bulletin officiel spécial n° 8 du 25 juillet 2019 : texte sur eduscol.

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