Pour Leibniz (1646-1716), tout ce qui existe repose sur des monades : des unités simples, sans parties, où rien n'entre et d'où rien ne sort. Ton âme et ton corps n'agissent donc pas l'un sur l'autre ; s'ils marchent ensemble, comme deux horloges bien faites marquent la même heure sans se toucher, c'est que Dieu les a réglés d'avance : c'est l'harmonie préétablie. Et selon lui, parmi tous les mondes possibles, Dieu a choisi le meilleur, ce qui ne veut pas dire un monde sans mal : c'est l'optimisme de Leibniz.
Les monades, ce qui est vraiment simple
Leibniz part d'un constat : ce que tu vois est composé, une table a des parties, qui ont elles-mêmes des parties. Or « le composé n'est autre chose qu'un amas ou aggregatum des simples » (Monadologie, 1714, §2 ; les numéros suivants renvoient à ce texte). Il faut donc des éléments sans aucune partie : les monades, du grec monas, « unité ».
Définition : une monade est une « substance simple », c'est-à-dire sans parties (§1). Une substance existe par elle-même, et non comme la couleur, qui n'existe que dans un objet.
Sans parties, une monade n'a « ni étendue, ni figure » (§3) : elle n'occupe aucune place. Elle ne commence que par création et ne finit que par anéantissement (§6). Et rien ne la modifie du dehors : « Les Monades n'ont point de fenêtres, par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir » (§7). Dans ce qui n'a pas de parties, il n'y a rien à déplacer. Tout ce qui arrive à une monade vient d'elle-même.
Elle perçoit : elle représente en elle une multitude de choses (§14). Une tendance interne, l'appétition, la fait passer d'une perception à la suivante (§15). Chaque monade est ainsi « un miroir vivant perpétuel de l'univers » (§56), mais vu de sa place, comme une même ville paraît toute autre selon le côté d'où on la regarde (§57). Toutes ne voient pas aussi clair : les âmes ont en plus la mémoire (§19), et les esprits, comme le tien, connaissent les vérités nécessaires, celles des mathématiques par exemple (§29).
Piège classique : une pierre ou ton bras ne sont pas des monades, mais des amas de monades. Ce qui occupe de la place et peut se casser n'est pas simple.
L'harmonie préétablie : l'âme et le corps sans contact
Le problème vient de Descartes, qui sépare l'âme, qui pense, et le corps, qui occupe l'espace : comment ta décision fait-elle bouger ton bras ? Avec des monades sans fenêtres, c'est pire, puisque rien n'agit sur rien. Dans un texte de 1696, Leibniz prend l'image de deux horloges qui restent parfaitement d'accord. Il y a trois façons de l'expliquer.
| Explication | Les deux horloges | L'âme et le corps |
|---|---|---|
| L'influence | L'une agit sur l'autre. | L'âme agit sur le corps, comme le pense Descartes (§80). |
| L'assistance | Un ouvrier habile les remet sans cesse d'accord. | Dieu fait bouger le corps à chaque volonté : ce sont les causes occasionnelles de Malebranche. |
| L'harmonie préétablie | Elles sont si bien fabriquées qu'elles restent d'accord seules. | Dieu a réglé l'âme et le corps dès la création. |
Leibniz écarte la première, car on ne voit pas ce qui pourrait passer d'une substance dans l'autre, et la deuxième, qui fait intervenir Dieu dans le moindre geste ordinaire. Reste la sienne : « L'âme suit ses propres lois et le corps aussi les siennes », et tous deux se rencontrent « en vertu de l'harmonie préétablie entre toutes les substances » (§78). Tout se passe « comme si l'un influait sur l'autre » (§81).
Raison suffisante et meilleur des mondes possibles
Deux principes portent tout le système. Le principe de contradiction : est faux ce qui contient une contradiction (§31). Le principe de raison suffisante : rien n'existe « sans qu'il y ait une raison suffisante, pourquoi il en soit ainsi et non pas autrement » (§32). Leibniz distingue aussi deux sortes de vérités : celles de raisonnement sont nécessaires, « leur opposé est impossible » ; celles de fait sont contingentes, « leur opposé est possible » (§33).
Applique le second principe au monde entier. Pour Leibniz, Dieu concevait une infinité de mondes possibles, et un seul existe : « il faut qu'il y ait une raison suffisante du choix de Dieu » (§53). Cette raison, c'est que ce monde est le meilleur, « que la sagesse fait connaître à Dieu, que sa bonté le fait choisir, et que sa puissance le fait produire » (§55).
Le meilleur ne veut pas dire sans mal. Dans les Essais de Théodicée (1710), qui plaident la justice de Dieu face au mal, Leibniz distingue trois maux : le mal métaphysique, qui « consiste dans la simple imperfection » des créatures, le mal physique, la souffrance, et le mal moral, le péché (Théodicée, §21). On peut imaginer des mondes « sans péché et sans malheur », mais ils seraient « fort inférieurs en bien au nôtre » (Théodicée, §10).
La raison : tout est lié (Théodicée, §9). Sans le moindre de ses maux, ce ne serait plus ce monde-ci, celui qui, « tout compté, tout rabattu », a été trouvé le meilleur. Le meilleur, c'est le meilleur ensemble.
Piège classique : n'écris pas « pour Leibniz, tout est bien ». La caricature vient de Voltaire : dans Candide (1759), écrit après le tremblement de terre de Lisbonne de 1755, le précepteur Pangloss répète que tout est au mieux, même devant la ville en ruine. Ne confonds pas Leibniz et Pangloss.
Les petites perceptions
Pour Leibniz, ton âme perçoit sans arrêt, même quand tu n'en sais rien. Percevoir n'est pas forcément s'en apercevoir : la perception est ce « qu'on doit distinguer de l'aperception ou de la conscience » (§14). Il reproche aux cartésiens, les disciples de Descartes, d'avoir « compté pour rien les perceptions, dont on ne s'aperçoit pas » (§14).
Quand il y a « une grande multitude de petites perceptions, où il n'y a rien de distingué, on est étourdi » (§21), comme dans un évanouissement. La preuve qu'on percevait quand même : en revenant à soi, on s'aperçoit de ses perceptions, donc « il faut bien qu'on en ait eu immédiatement auparavant » (§23).
Conseil : dans une copie sur la conscience ou l'inconscient, les petites perceptions montrent que l'esprit déborde ce dont il a conscience. Mais ne les confonds pas avec l'inconscient de Freud : rien n'y est refoulé, c'est-à-dire repoussé hors de la conscience ; ces perceptions sont seulement trop faibles ou trop confuses pour être remarquées.
Exercices corrigés
Leibniz figure parmi les auteurs de la période moderne du programme de philosophie de terminale générale.
Exercice 1 : Tu décides de te lever, et ton corps se lève. Explique ce qui se passe selon Descartes, selon Malebranche et selon Leibniz.
Correction :
Descartes : ta volonté agit réellement sur ton corps.
Malebranche : ta volonté n'est que l'occasion, et c'est Dieu qui fait bouger ton corps.
Leibniz : ton âme suit ses lois, ton corps les siennes, et ils s'accordent parce que Dieu les a réglés dès la création (§78).
Exercice 2 : Un camarade écrit : « Pour Leibniz, il n'y a pas de mal dans le monde, puisque c'est le meilleur des mondes possibles. » Trouve l'erreur, puis réécris sa phrase.
Correction :
Leibniz ne nie pas le mal : il en distingue trois sortes, métaphysique, physique et moral (Théodicée, §21). Il soutient que ce monde, avec ses maux, vaut mieux que tout autre possible, car tout y est lié (Théodicée, §9 et 10).
Phrase corrigée : « Pour Leibniz, le mal existe, mais le monde qui le contient est, pris comme un tout, le meilleur que Dieu pouvait créer. »
Exercice 3 : Sujet de dissertation : « Tout ce qui arrive est-il nécessaire ? » Montre comment Leibniz peut répondre, en t'appuyant sur ses deux principes.
Correction :
Le principe de raison suffisante dit que rien n'arrive sans raison, pas même l'existence de ce monde, choisi parce qu'il est le meilleur (§32 et 53).
Mais avoir une raison n'est pas être nécessaire. Le principe de contradiction ne rend nécessaire que ce dont le contraire est contradictoire. L'existence de ce monde est une vérité de fait, donc contingente (§33) : un autre monde n'avait rien de contradictoire.
Réponse de Leibniz : tout ce qui arrive a une raison, mais tout n'est pas nécessaire. Limite à discuter : si Dieu ne peut que choisir le meilleur, ce monde pouvait-il vraiment ne pas être ?
À retenir
À retenir :
- Une monade est une substance simple, sans parties ni fenêtres : tout ce qui lui arrive vient d'elle.
- L'âme et le corps n'agissent pas l'un sur l'autre : Dieu les a accordés d'avance, comme deux horloges.
- Rien n'existe sans raison suffisante ; ce monde existe parce qu'il est le meilleur des possibles.
- Le meilleur n'est pas sans mal : c'est le meilleur ensemble.
- On perçoit bien plus qu'on n'en a conscience : ce sont les petites perceptions.
Sources
- Programme de philosophie de terminale générale, annexe 1 publiée au Bulletin officiel : texte sur eduscol.
- Leibniz, La Monadologie (1714), édition d'Émile Boutroux : texte sur Wikisource.
- Leibniz, Essais de Théodicée (1710), première partie, édition de Paul Janet : texte sur Wikisource.