En philosophie, les Lumières te donnent trois thèses prêtes à discuter : chacun doit oser penser sans tuteur (Kant), la raison fait progresser l'humanité sans borne fixée (Condorcet), et un pouvoir n'est légitime que si la raison peut le justifier et le limiter (Rousseau, Montesquieu). Exemple : sur le sujet « Le progrès des sciences rend-il les hommes meilleurs ? », Condorcet te fournit la thèse et Rousseau l'objection. La suite te montre comment t'en servir au bac.
Raison : penser sans tuteur
Définition : dans sa « Réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières ? », publiée en décembre 1784, Kant définit les Lumières comme la sortie de l'homme hors d'un état de minorité dont il est lui-même responsable. La minorité, c'est l'incapacité de se servir de son entendement (sa faculté de comprendre et de juger) sans la direction d'un autre.
« Minorité » ne parle pas d'âge : un adulte peut y rester toute sa vie, par paresse et par lâcheté. Il est si confortable, écrit Kant, d'avoir un livre qui pense à ma place. D'où sa devise : « Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! » La formule latine vient du poète Horace (Épîtres, I, 2), Kant la reprend.
Kant distingue ensuite deux usages de la raison. L'usage public, c'est celui que tu fais comme savant, devant tout le public des lecteurs : il doit toujours être libre. L'usage privé, c'est celui que tu fais dans un poste civil qu'on t'a confié : il peut être étroitement limité.
Piège classique : chez Kant, « privé » ne veut pas dire « intime ». L'usage privé, c'est la raison au service d'une fonction ; l'usage public, la raison qui s'adresse à tous. « Public/privé » fait partie des repères du programme, ces distinctions de vocabulaire à maîtriser : dis toujours quel sens tu retiens.
Pour Kant, son époque n'est pas encore « éclairée » : c'est une époque de Lumières, en marche.
Progrès : Condorcet contre Rousseau
Condorcet pousse l'idée de progrès jusqu'au bout dans l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, publiée après sa mort, en 1795. Il y soutient « que la perfectibilité de l'homme est réellement indéfinie » : notre capacité à nous perfectionner n'a aucune borne fixée d'avance. Cette marche peut ralentir, « mais jamais elle ne sera rétrograde ».
Pourquoi y croire ? Parce que le savoir s'accumule : chaque génération part de ce que la précédente a établi. Reste à savoir si les hommes deviennent meilleurs du même pas.
Rousseau avait déjà répondu non. L'Académie de Dijon demandait si le rétablissement des sciences et des arts avait contribué à épurer les mœurs. Son Discours sur les sciences et les arts remporte le prix en 1750 avec cette thèse : « nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection ».
En 1755, son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes va plus loin. Ce qui distingue l'homme, c'est bien « la faculté de se perfectionner ». Mais cette faculté « distinctive et presque illimitée » est « la source de tous les malheurs de l'homme ». Rousseau ne nie donc pas le progrès : il nie qu'il rende l'homme meilleur ou plus heureux.
Piège classique : faire de Rousseau un ennemi du progrès qui voudrait revenir à l'état de nature. L'idée de « retourner vivre dans les forêts avec les ours », il la présente lui-même comme une conséquence tirée « à la manière de mes adversaires » (note 9 du même discours).
Société : un pouvoir légitime et limité
Troisième idée : un pouvoir ne vaut pas parce qu'il existe, il doit se justifier devant la raison. Sers-toi du repère « légal/légitime » : légal, conforme à la loi en vigueur ; légitime, fondé en droit.
Rousseau pose le problème dans Du contrat social (1762, livre I, chapitre 6) : « Trouver une forme d'association […] par laquelle chacun s'unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant ? » Sa solution : chacun se donne tout entier à la communauté, dirigée par la volonté générale, qui ne vise que l'intérêt commun. Et « l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté » (chapitre 8).
Montesquieu part d'une autre inquiétude. Dans De l'esprit des lois (1748, livre XI), il pose que « tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ». D'où sa règle : « il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ». La puissance de juger doit ainsi être séparée de celle qui fait les lois et de celle qui les exécute.
Rousseau cherche d'où le pouvoir tire sa légitimité, Montesquieu comment l'empêcher d'abuser : deux questions, donc deux temps possibles d'une dissertation. La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 garde la trace des deux : la loi y est « l'expression de la volonté générale » (article 6), et une société sans séparation des pouvoirs n'a pas de constitution (article 16).
Les Lumières le jour du bac
À partir de la session 2027, l'épreuve écrite de philosophie du bac général dure quatre heures et propose trois sujets au choix : deux dissertations et une explication de texte. Le texte à expliquer est toujours d'un auteur de la liste du programme. Pour le XVIIIe siècle, on y trouve notamment Montesquieu, Rousseau, Diderot et Kant, mais ni Voltaire ni Condorcet. Ces deux-là peuvent nourrir une dissertation, mais aucun de leurs textes ne te sera donné à expliquer.
En dissertation, l'échelle de notation officielle place une « récitation de cours sans traitement du sujet » entre 6 et 9. Pour 12 et plus, elle demande la « mobilisation de références et d'exemples pertinents pour le sujet ». Une référence ne se récite donc pas, elle travaille : tu énonces la thèse avec tes mots, tu donnes l'auteur, l'œuvre et la date, tu montres sur un exemple en quoi elle répond à la question, puis tu lui opposes sa limite.
| Thèse | Référence | Notions | Limite |
|---|---|---|---|
| Ose penser par toi-même | Kant, 1784 | la raison, la liberté | Nul ne vérifie tout seul : on croit les savants (repère croire/savoir) |
| Le progrès humain n'a pas de borne fixée | Condorcet, 1795 | la science, la technique | Rousseau : savoir plus ne rend pas meilleur |
| Le pouvoir légitime vient de la volonté générale | Rousseau, 1762 | l'État, la liberté | Montesquieu : qui a du pouvoir tend à en abuser |
Exercices corrigés
Exercice 1 : Un citoyen juge injuste un nouvel impôt. Il hésite : refuser de le payer, ou publier un texte argumenté contre cet impôt. Que lui conseille Kant ?
Correction :
Payer l'impôt relève de sa place de citoyen : Kant écrit qu'il ne peut refuser les contributions qu'on lui impose. Mais publier un texte pour tous les lecteurs, c'est l'usage public de la raison : comme savant, il peut y dénoncer l'injustice de cet impôt. Il paie, et il publie.
Exercice 2 : Sur le sujet « La technique nous rend-elle plus libres ? », un élève écrit : « Rousseau, comme tous les philosophes des Lumières, croit au progrès : plus l'homme sait, meilleur il devient. » Corrige les deux erreurs.
Correction :
D'abord, les Lumières ne parlent pas d'une seule voix : Condorcet et Rousseau s'opposent justement sur ce point. Ensuite, Rousseau soutient l'inverse : selon lui, nos âmes se sont corrompues à mesure que les sciences et les arts avançaient.
Phrase corrigée : « Rousseau admet que l'homme peut se perfectionner, mais nie que ce perfectionnement le rende meilleur. »
Exercice 3 : Sujet : « Faut-il avoir confiance dans le progrès ? » Formule le problème, puis propose un plan en trois parties appuyé sur Condorcet, Rousseau et Kant.
Correction :
Problème : le savoir progresse, c'est un fait ; mais les hommes deviennent-ils du même pas plus justes et plus heureux ?
I. Le savoir progresse sans borne fixée : Condorcet juge la perfectibilité humaine indéfinie et sa marche jamais rétrograde.
II. Mais savoir plus ne rend pas meilleur : Rousseau voit dans la faculté de se perfectionner la source des malheurs de l'homme.
III. La confiance ne peut être qu'active : pour Kant, son époque est en train de s'éclairer, et les Lumières avancent par le courage de chacun à penser par lui-même.
À retenir
À retenir :
- Kant : oser penser sans tuteur ; usage public de la raison libre, usage privé limité.
- Condorcet : une perfectibilité indéfinie. Rousseau : se perfectionner ne rend ni meilleur ni plus heureux.
- Rousseau : un pouvoir légitime fondé sur la volonté générale. Montesquieu : le pouvoir arrête le pouvoir.
- Au bac, une référence sert le sujet et vient avec sa limite.
Sources
- Programme de philosophie de terminale générale, Bulletin officiel spécial n° 8 du 25 juillet 2019 : texte sur education.gouv.fr.
- Note de service du 11 septembre 2026 sur l'épreuve de philosophie du bac général, à compter de la session 2027, Bulletin officiel spécial n° 4 du 17 septembre 2026 : bulletin sur education.gouv.fr.
- Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 : texte sur Légifrance.