D'où viennent nos valeurs, et qui les a inventées ? Nietzsche (1844-1900) répond en trois idées : la vie est volonté de puissance, un effort pour grandir ; notre morale du « bien » et du « mal » est née de la rancune des faibles contre les forts ; le surhomme est celui qui crée ses valeurs au lieu de les recevoir. Exemple : quand on te dit « l'humilité est une vertu, l'orgueil un défaut », Nietzsche t'apprend à demander qui avait intérêt à ce que ce jugement devienne la règle.
La mort de Dieu, point de départ
Tout part d'une scène du Gai Savoir (§ 125). En plein jour, un homme fou court sur la place publique avec une lanterne en criant qu'il cherche Dieu. Les gens autour de lui, qui ne croient pas en Dieu, se moquent. Il leur répond :
« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué ! » (Nietzsche, Le Gai Savoir, § 125, traduction d'Henri Albert)
Il parle à des incroyants : il ne cherche donc pas à prouver que Dieu n'existe pas. Selon lui, la foi chrétienne ne porte plus l'Europe de son temps, et tout ce qui reposait sur elle vacille, à commencer par la morale. Nietzsche appelle nihilisme (du latin nihil, « rien ») ce moment où les valeurs les plus hautes perdent leur valeur.
Piège classique : réduire « Dieu est mort » à un slogan athée. L'homme fou vit la nouvelle comme une perte : « Comment nous consolerons-nous », demande-t-il.
La volonté de puissance
Si Dieu ne dit plus ce qui vaut, Nietzsche repart de la vie elle-même. Pour lui, un être vivant ne cherche pas d'abord à survivre : « La vie elle-même est volonté de puissance » (Par delà le bien et le mal, § 13), et se conserver n'en est qu'une conséquence indirecte.
Définition : la volonté de puissance est, chez Nietzsche, la tendance de tout être vivant à croître et à surmonter ce qui lui résiste. « Puissance » ne désigne pas d'abord le pouvoir politique ou l'argent : c'est le fait de devenir plus fort qu'on ne l'était.
Zarathoustra, son porte-parole, le dit ainsi : « Partout où j'ai trouvé ce qui est vivant, j'ai trouvé de la volonté de puissance ; et même dans la volonté de celui qui obéit j'ai trouvé la volonté d'être maître » (Ainsi parlait Zarathoustra, deuxième partie, « De la victoire sur soi-même »).
Exemple : un skateur qui tente cent fois la même figure ne cherche pas d'abord le plaisir : il tombe, il a mal, il recommence. Il veut vaincre une résistance et devenir capable de ce qu'il ne savait pas faire. C'est la volonté de puissance au sens de Nietzsche.
Piège classique : ne fais de la volonté de puissance ni une simple envie d'écraser les autres, ni un gentil conseil de développement personnel. Nietzsche le dit : la vie est aussi « appropriation, agression, assujettissement de ce qui est étranger et plus faible » (Par delà le bien et le mal, § 259). Mais la puissance qu'il place le plus haut, c'est la victoire sur soi-même.
Morale des maîtres et morale des esclaves
Dans La Généalogie de la morale, Nietzsche ne demande pas si la morale est vraie : il cherche d'où elle vient, comme on remonte un arbre généalogique. Il y retrouve deux façons de juger, qu'il avait nommées dans Par delà le bien et le mal : « Il y a une morale de maîtres et une morale d'esclave » (§ 260).
Les maîtres, ce sont les nobles, ceux qui agissent. Ils partent d'eux-mêmes : « bon », c'est d'abord ce qu'ils sont. Ensuite seulement, ils appellent « mauvais » ce qui est bas et commun. Chez eux, « bon » et « mauvais » équivalent à « noble » et « méprisable » (même § 260).
Les esclaves, ce sont les faibles, ceux qui subissent sans pouvoir rendre les coups. Leur morale « oppose dès l'abord un « non » à ce qui ne fait pas partie d'elle-même » (La Généalogie de la morale, I, § 10). Ils appellent d'abord « méchant » le fort qui les domine, puis se déclarent « bons » par contraste, parce qu'ils sont doux et humbles.
Définition : le ressentiment est une rancune qui ne peut pas se décharger en acte : celui qui ne peut pas rendre le coup se venge en jugeant. Pour Nietzsche, « la révolte des esclaves dans la morale commence lorsque le ressentiment lui-même devient créateur et enfante des valeurs » (I, § 10).
Nietzsche en donne une image : les agneaux et les grands oiseaux de proie (I, § 13). Que les agneaux aient horreur des rapaces, rien d'étonnant. Mais ils en font une morale : « ces oiseaux de proie sont méchants », donc l'agneau, leur contraire, serait bon. La faiblesse devient un mérite.
Selon Nietzsche, la morale chrétienne a hérité de ce renversement et l'a fait triompher en Europe. C'est sa thèse, pas un fait établi : dans une copie, présente-la comme la sienne.
Le surhomme et l'éternel retour
Une fois Dieu mort, deux chemins s'ouvrent. Le premier mène au dernier homme, que Zarathoustra appelle « ce qu'il y a de plus méprisable » : il ne vise plus rien au-delà de son confort. « Nous avons inventé le bonheur », disent les derniers hommes en clignant de l'œil (Ainsi parlait Zarathoustra, prologue, § 5).
L'autre chemin mène au surhomme (en allemand Übermensch, qu'Henri Albert traduit par « Surhumain »). Zarathoustra l'annonce : « Je vous enseigne le Surhumain. L'homme est quelque chose qui doit être surmonté » (prologue, § 3). Le surhomme est un but : l'homme qui a traversé le nihilisme et qui, sans Dieu pour lui dicter ses valeurs, sait en créer.
La parabole « Des trois transformations » (première partie) raconte ce chemin. L'esprit devient d'abord chameau : il porte les fardeaux qu'on lui impose. Puis il devient lion et affronte un dragon nommé « Tu dois » : il lui oppose « je veux » et conquiert sa liberté, mais « créer des valeurs nouvelles », le lion ne le peut pas encore. L'esprit devient enfin enfant, « innocence et oubli », et peut créer.
Piège classique : le surhomme n'est pas une race supérieure qui existerait déjà. Zarathoustra parle d'un dépassement que l'homme accomplit sur lui-même : « Ce qu'il y a de grand dans l'homme, c'est qu'il est un pont et non un but » (prologue, § 4). Écris « tendre vers le surhomme », pas « être un surhomme ».
Comment savoir si l'on dit vraiment « oui » à sa vie ? Le Gai Savoir propose une épreuve (§ 341, « Le poids formidable »). Un démon te souffle : « Cette vie, telle que tu la vis actuellement, telle que tu l'as vécue, il faudra que tu la revives encore une fois, et une quantité innombrable de fois ». Te jetterais-tu à terre en grinçant des dents, ou lui répondrais-tu qu'il est un dieu ?
C'est l'éternel retour. Nietzsche le présente comme une hypothèse, et c'est ainsi qu'il te sert : comme un test. Vis-tu de façon à vouloir que chaque instant revienne ? Celui qui répond oui aime son destin, ce que Nietzsche nomme amor fati, « amour du destin » en latin (Le Gai Savoir, § 276).
Nietzsche dans une copie de philosophie
Nietzsche figure dans la liste des auteurs du programme de philosophie de terminale générale, et l'explication de texte porte sur un passage d'un auteur de cette liste. En dissertation, il t'aide surtout sur quatre des dix-sept notions : la religion (la mort de Dieu), le devoir (la généalogie de la morale, le dragon « Tu dois »), la liberté (le lion et l'enfant) et le bonheur (le dernier homme).
Conseil : pour discuter Nietzsche au lieu de le réciter, sers-toi d'un repère du programme : origine et fondement. Montrer d'où vient une valeur (son origine) ne prouve pas qu'elle est injustifiée (son fondement). Kant, par exemple, cherche le fondement de la morale dans la raison, pas dans l'histoire. Tu tiens là une objection solide.
Exercices corrigés
Du plus simple au niveau d'un devoir. Réponds sur ta feuille avant d'ouvrir la correction.
Exercice 1 : Un camarade écrit : « Selon Nietzsche, les maîtres appellent les faibles « méchants », et les esclaves appellent les forts « mauvais ». » Trouve l'erreur et corrige la phrase.
Correction :
Les deux mots sont inversés. Le maître appelle « mauvais » ce qui est bas et méprisable. C'est le ressentiment des esclaves qui invente le « méchant », et ce méchant, c'est le fort, le « bon » de l'autre morale (La Généalogie de la morale, I, § 11).
Phrase corrigée : « Selon Nietzsche, les maîtres appellent les faibles « mauvais », et les esclaves appellent les forts « méchants ». »
Exercice 2 : Léo n'a pas été retenu dans l'équipe de basket du lycée. Depuis, il répète : « Les titulaires sont des frimeurs qui écrasent tout le monde. Moi, au moins, je suis modeste, et c'est ça, être quelqu'un de bien. » Analyse sa réaction avec les concepts de Nietzsche.
Correction :
Léo ne peut pas répondre par l'action, puisqu'il n'est pas sur le terrain. Sa rancune se change en jugement : il traite d'abord les forts en « méchants », puis se déclare bon par contraste. Sa défaite devient un mérite moral.
C'est le schéma du ressentiment : d'abord le « non » à l'autre, ensuite le « bon » pour soi. Une réaction de maître partirait de lui-même : s'entraîner pour gagner sa place.
Exercice 3 : Sujet d'entraînement : « Être libre, est-ce n'obéir qu'à soi-même ? » Rédige l'idée directrice d'une partie qui s'appuie sur Nietzsche, avec une référence précise et une limite.
Correction :
Idée directrice : être libre, ce n'est pas seulement rejeter les règles reçues, c'est devenir capable d'en créer.
Référence : les trois transformations de l'esprit (Ainsi parlait Zarathoustra, première partie). Le chameau porte les fardeaux qu'on lui impose ; le lion oppose « je veux » au dragon « Tu dois », mais ne crée pas encore ; l'enfant crée. N'obéir qu'à soi n'est donc une liberté complète que si ce « soi » sait créer.
Limite : chez Kant, se donner sa loi ne veut pas dire choisir des valeurs à son goût, mais obéir à une loi que la raison reconnaît valable pour tous.
À retenir
À retenir :
- « Dieu est mort » : un diagnostic sur une culture, pas une preuve athée.
- Volonté de puissance : tout vivant veut croître et surmonter ce qui lui résiste ; sa forme la plus haute est la victoire sur soi.
- Maîtres : « bon » d'abord, « mauvais » ensuite. Esclaves : « méchant » d'abord, « bon » ensuite, par ressentiment.
- Surhomme : un but, l'homme qui crée ses valeurs ; son contraire est le dernier homme.
- Éternel retour : un test, vouloir que chaque instant revienne.
- En copie : l'origine d'une valeur n'est pas son fondement.
Sources
- Programme de philosophie de terminale générale (annexe 1), Bulletin officiel spécial n° 8 du 25 juillet 2019 : texte sur eduscol.
- Les textes de Nietzsche cités, dans la traduction d'Henri Albert, sur Wikisource : Le Gai Savoir, Ainsi parlait Zarathoustra, Par delà le bien et le mal et La Généalogie de la morale.