Oui, mais pas comme une leçon : on n'apprend pas le bonheur lui-même, on apprend une façon de désirer, de juger et d'agir qui le rend possible. Prends un élève qui panique avant le bac : personne ne peut lui apprendre à tomber sur le bon sujet, mais il peut apprendre à ne plus se ronger pour ce qui ne dépend pas de lui et à tout miser sur sa copie, qui en dépend. Reste la part de la chance, qu'aucun apprentissage ne maîtrise : ta dissertation se joue entre ces deux constats.
Ce que le sujet demande vraiment
« Apprendre » a deux sens : acquérir un savoir (une date, une formule) ou un savoir-faire (nager, conduire). Le sujet dit « apprendre à » : il vise un savoir-faire, qui s'acquiert par l'exercice jusqu'à devenir une habitude.
« Être heureux » ne veut pas dire avoir du plaisir : tu peux passer une excellente soirée en étant malheureux depuis des mois.
Définition : le bonheur est une satisfaction durable qui porte sur l'existence entière. Le plaisir est agréable mais passager, lié à un moment ou à une sensation.
L'étymologie complique les choses. « Bonheur » est formé sur « heur », issu du latin augurium, « présage favorable », qui désignait le sort, le destin. La langue fait donc du bonheur une bonne chance, et la chance ne s'apprend pas.
D'où le problème. Si le bonheur dépend du hasard, aucun apprentissage n'y mène. S'il dépend en partie de nous, encore faut-il préciser quoi apprendre : savoir ce qui rend heureux ne rend pas heureux, pas plus qu'un livre sur la natation n'apprend à nager. Le bonheur se reçoit-il comme une chance, ou se construit-il comme une habitude ?
Le bonheur est l'une des dix-sept notions du programme de philosophie de terminale générale, dont la liste d'auteurs compte Aristote, Épicure, Épictète et Kant. Les trois parties suivantes forment un plan possible.
Piège classique : réciter les doctrines du bonheur l'une après l'autre sans répondre à la question. Le correcteur attend une réponse sur le verbe « apprendre » : chaque auteur sert un argument, pour ou contre, à sa place dans ton plan.
Pourquoi le bonheur semble ne pas s'apprendre
On apprend ce qui obéit à des règles : la géométrie s'enseigne parce qu'un triangle est le même pour tous. Le bonheur, lui, change d'une personne à l'autre.
Kant pousse l'argument jusqu'au bout dans les Fondements de la métaphysique des mœurs. Tout homme veut être heureux, mais personne ne peut dire avec précision ce qu'il veut. La richesse ? Elle attire les soucis et l'envie. Une longue vie ? Ce pourrait être une longue souffrance.
« le bonheur est un idéal, non de la raison, mais de l'imagination » (Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, deuxième section, trad. Delbos)
Un idéal de l'imagination, c'est une image que chacun se fabrique avec ses expériences et ses envies, pas un concept que la raison définit pour tous. Kant juge donc « tout à fait insoluble » le problème de trouver à coup sûr l'action qui rendra quelqu'un heureux. Il n'existe pas de règle du bonheur à enseigner comme un théorème.
Ce qui s'apprend : désirer, juger, agir
Les philosophes de l'Antiquité ne promettent pas de recette valable pour tous. Ils enseignent une manière de vivre, qui s'acquiert par l'exercice.
Aristote pose déjà la question au livre I de l'Éthique à Nicomaque : le bonheur vient-il de l'étude, de l'habitude, d'une faveur divine ou du hasard ? Sa réponse : il est accessible, par un effort d'étude et de soin, à tous ceux qui ne sont pas incapables de vertu. Abandonner au hasard ce qu'il y a de plus grand serait une bien mauvaise organisation des choses.
Être heureux, pour lui, c'est agir selon la vertu, une disposition stable à bien agir. Elle s'apprend par l'enseignement pour les vertus de l'intelligence, par l'habitude pour celles du caractère : on devient juste en accomplissant des actions justes, comme on devient joueur de lyre en jouant de la lyre. Et il y faut une vie entière, car une hirondelle ne fait pas le printemps.
Épicure fait du plaisir le but de la vie (c'est l'hédonisme). Dans la Lettre à Ménécée, il en tire une affaire de tri entre les désirs. Certains sont naturels et nécessaires, comme boire quand on a soif. D'autres sont naturels seulement, comme l'envie de plats raffinés. D'autres sont vains, comme la gloire : ils viennent de l'opinion et n'ont pas de limite. Le sage satisfait les premiers, modère les deuxièmes, renonce aux derniers, et vise l'ataraxie, l'absence de trouble de l'âme. Ce tri s'entraîne : Épicure demande à Ménécée de méditer ces leçons jour et nuit.
Le stoïcisme, école antique pour qui seule la vertu rend heureux, part d'une distinction que le Manuel d'Épictète pose dès son premier chapitre. Dépendent de nous l'opinion, le vouloir, le désir et l'aversion ; ne dépendent pas de nous le corps, les biens, la réputation et les dignités. Apprendre à être heureux, c'est placer ses attentes du bon côté de cette ligne.
« Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais leurs opinions sur les choses. » (Épictète, Manuel, V, trad. Guyau)
Le chapitre V décrit aussi un apprentissage : l'ignorant accuse les autres de ses malheurs, celui qui commence à s'instruire s'accuse lui-même, l'homme instruit n'accuse personne. Le bonheur stoïcien est le fruit d'un entraînement du jugement.
Exemple : tu reçois 8 sur 20 en philosophie. La note ne dépend plus de toi, ton jugement sur elle si. « Je suis nul » te rend malheureux. « Ma copie récitait au lieu d'argumenter, je sais quoi travailler » te laisse en paix et te fait progresser. Le fait est le même, l'opinion change tout.
Ce que l'apprentissage ne donne pas
Aristote ne promet pas tout. Le bonheur demande aussi des biens extérieurs : il est difficile de bien agir sans amis ni ressources. Il cite Priam, roi de Troie, accablé de malheurs dans sa vieillesse : personne ne dit d'un tel homme qu'il a été heureux. La vertu aide à porter le malheur avec noblesse, elle ne l'empêche pas d'arriver.
Kant, lui, laisse une place à l'apprentissage : les moyens d'être heureux relèvent de conseils tirés de l'expérience, et non de commandements de la raison. On apprend à mieux choisir ses moyens, jamais une méthode sûre.
Tu peux maintenant répondre. On ne peut pas apprendre à être heureux à coup sûr, mais on peut apprendre à ne plus se rendre malheureux soi-même, et à être prêt pour le bonheur quand la chance le permet. Cet apprentissage dure toute la vie.
Conseil : en conclusion, tranche avec un critère plutôt qu'avec un « oui et non » flou : apprendre le bonheur comme un savoir est impossible, apprendre à être heureux comme un savoir-faire l'est en partie.
Exercices corrigés
Du plus simple au niveau d'un devoir. Cherche chacun avant d'ouvrir la correction.
Exercice 1 : Classe ces désirs selon Épicure (naturel et nécessaire, naturel seulement, vain) : boire de l'eau après un footing ; dîner dans un restaurant chic plutôt que manger des pâtes quand tu as faim ; devenir célèbre sur les réseaux sociaux.
Correction :
Boire après l'effort répond à un besoin du corps : désir naturel et nécessaire. Avoir faim est naturel, mais le restaurant chic ne fait que varier le plaisir : désir naturel seulement. La célébrité ne répond à aucun besoin et dépend de l'opinion des autres, sans limite possible : désir vain.
Le critère à retenir : un désir naturel s'éteint quand le besoin est comblé, un désir vain jamais.
Exercice 2 : Un élève écrit : « Épicure est hédoniste : pour lui, le bonheur, c'est le plaisir. Donc apprendre à être heureux, c'est apprendre à profiter de tous les plaisirs. » Trouve les deux erreurs.
Correction :
Première erreur : confondre plaisir et bonheur. Additionner des moments agréables ne fait pas une vie heureuse.
Seconde erreur : un contresens. Épicure est bien hédoniste, mais il précise dans la Lettre à Ménécée qu'il ne parle pas des plaisirs des débauchés, et qu'il faut laisser de côté les plaisirs suivis de peines plus grandes. Apprendre à être heureux, pour lui, c'est apprendre à calculer et à renoncer.
Exercice 3 : Sujet : « Le bonheur est-il affaire de chance ? » Formule une problématique, puis propose un plan en trois parties qui s'appuie sur au moins deux auteurs de cette page.
Correction :
Problématique : si le bonheur dépend d'événements que nous ne choisissons pas, il échappe à notre pouvoir ; mais si nous pouvons changer notre façon de les accueillir, la chance ne décide peut-être pas de tout. Sommes-nous les auteurs de notre bonheur, ou seulement ses bénéficiaires ?
I. Le bonheur semble dépendre de la chance : l'étymologie de « bonheur », et Priam chez Aristote.
II. Le sage le rend pourtant largement indépendant du hasard : Épictète n'attend que ce qui dépend de lui, Épicure se contente de désirs faciles à satisfaire.
III. La chance ne fait pas le bonheur, mais elle peut l'empêcher : il demande à la fois un travail sur soi et des conditions qu'on ne choisit pas.
À retenir
À retenir :
- « Apprendre à » vise un savoir-faire. Le bonheur, satisfaction durable de la vie entière, n'est pas le plaisir.
- Contre : « bonheur » vient de « heur », la chance ; pour Kant, c'est un idéal de l'imagination, sans règle valable pour tous.
- Pour : la vertu s'acquiert par l'habitude (Aristote), on apprend à trier ses désirs (Épicure) et à juger (Épictète).
- Limite : la vertu ne protège pas des grands malheurs, et Kant n'accorde que des conseils, pas une méthode sûre.
- Réponse : on n'apprend pas le bonheur, on apprend à le rendre possible.
Sources
- Programme de philosophie de terminale générale, annexe 1 du Bulletin officiel spécial n° 8 du 25 juillet 2019 : texte sur eduscol.
- Épictète, Manuel, chapitres I et V, traduction de Jean-Marie Guyau (1875) : texte sur Wikisource.
- Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, deuxième section, traduction de Victor Delbos (1907) : texte sur Wikisource.