L'olympisme est une invention moderne qui se réclame d'un héritage antique. Le marathon le montre bien : il n'a jamais été couru à Olympie, c'est l'universitaire Michel Bréal qui l'a inventé pour les premiers Jeux d'Athènes, en 1896, en souvenir de la bataille de Marathon (490 av. J.-C.). Quant au sport moderne, avec ses règles écrites et ses records, il prend forme en Angleterre, surtout au XIXe siècle.
Olympie, avant le sport
À Olympie, des concours ont lieu tous les quatre ans en l'honneur de Zeus, de 776 av. J.-C. aux derniers concours de 393 apr. J.-C. ; l'empereur Théodose Ier interdit ensuite les fêtes et concours païens. On parle de concours plutôt que de jeux : le mot traduit l'agôn, l'esprit de compétition des Grecs.
L'épreuve reine est la course du stade, une ligne droite d'environ 192 m, seule épreuve des premiers concours. S'y ajoutent d'autres courses, le pentathlon (disque, javelot, saut en longueur, course, lutte), des sports de combat comme le pancrace, mélange de lutte et de boxe, et des courses hippiques. Le vainqueur reçoit une couronne d'olivier. Seuls concourent des hommes grecs libres.
Est-ce déjà du sport ? Pour trancher, prends la grille de l'historien américain Allen Guttmann (From Ritual to Record, 1978) : sept traits du sport moderne.
| Trait | À Olympie | Dans le sport moderne |
|---|---|---|
| Sécularisation (sortie du religieux) | Fête en l'honneur de Zeus | Activité profane |
| Égalité | Hommes grecs libres seulement | Mêmes règles pour tous, catégories par sexe, âge ou poids |
| Spécialisation | Déjà des athlètes professionnels | Disciplines, postes, entraîneurs |
| Rationalisation | Peu de souci de standardiser | Règlements écrits, mêmes distances partout |
| Bureaucratisation | Quelques juges et responsables | Fédérations nationales et internationales |
| Quantification | On mesure juste assez pour désigner le vainqueur | Chronomètre, mètre, statistiques |
| Record | Notion absente | Battre le record devient un but |
Le titre du livre résume le verdict : du rite au record. Olympie coche quelques cases, jamais les deux dernières.
Piège classique : écrire que « le sport existe depuis l'Antiquité » comme une évidence. C'est justement la question d'un sujet d'histoire du sport, continuité ou rupture : pose-la, puis tranche avec des critères comme ceux du tableau.
Le sport moderne naît en Angleterre
Au début des années 1860, chaque club anglais joue encore sa propre version du football. Le 26 octobre 1863, à Londres, une douzaine de clubs fondent la Football Association (FA). Ses lois du jeu, adoptées le 8 décembre, interdisent le hacking, le coup de pied dans les jambes de l'adversaire, que le club de Blackheath voulait garder.
Voilà le modèle du sport moderne : des clubs, un règlement commun écrit, une instance qui le fait respecter, des compétitions. En 1885, sous la pression des clubs du Nord qui paient leurs joueurs, la FA légalise le professionnalisme.
Les sociologues Norbert Elias et Eric Dunning y voient un moment du « processus de civilisation » : la violence des jeux ne disparaît pas, elle est encadrée par la règle et le contrôle de soi. Le titre français de leur livre (1994) le résume : Sport et civilisation. La violence maîtrisée. L'interdiction du hacking en est un exemple net.
Coubertin et l'olympisme
Pierre de Coubertin (1863-1937) part d'une question d'éducation. En France, depuis 1887, on débat du « surmenage » des élèves, et beaucoup voient dans les jeux sportifs le levier d'une réforme. Marqué par les écoles anglaises et les universités américaines, Coubertin veut régénérer la jeunesse par le sport, à l'échelle internationale.
Il réunit un congrès à la Sorbonne, ouvert le 16 juin 1894, avec à l'ordre du jour le « rétablissement des jeux Olympiques ». Le Comité international olympique (CIO) s'y constitue le 23 juin. Suivent les premiers Jeux, à Athènes en 1896, puis les premiers Jeux d'hiver, à Chamonix en 1924.
Piège classique : présenter Coubertin comme l'inventeur unique des Jeux. Il en est l'initiateur, mais, le musée du Louvre le rappelle, le Grec Démétrius Vikélas préside le premier CIO, Athènes est choisie contre l'avis de Coubertin, Michel Bréal invente le marathon, et Évangélos Zappas avait déjà financé des Olympia à Athènes dès 1859.
Le projet de Coubertin porte un nom : l'olympisme. La Charte olympique, le texte qui fixe les règles du mouvement, le définit ainsi dans son premier principe (édition du 23 juillet 2024) :
« L'Olympisme est une philosophie de vie, exaltant et combinant en un ensemble équilibré les qualités du corps, de la volonté et de l'esprit. » (CIO, Charte olympique)
La suite du texte allie « le sport à la culture et à l'éducation » : retiens ce dernier mot, les Jeux sont un moyen d'éduquer. Le but affiché est de « mettre le sport au service du développement harmonieux de l'humanité » (principe 2).
En 1894, Coubertin réserve les Jeux aux hommes ; des femmes concourent pourtant à Paris en 1900, en tennis, en golf et au croquet, contre son avis. La Française Alice Milliat organise les premiers Jeux féminins en 1922, l'athlétisme olympique s'ouvre aux femmes en 1928, et la parité du nombre d'athlètes n'arrive qu'à Paris en 2024.
Les Jeux, scène politique
La Charte impose aux organisations sportives la neutralité politique. Dans les faits, des États se servent des Jeux et des athlètes y prennent position : pour commenter un événement, demande-toi qui utilise les Jeux, et pour dire quoi.
Berlin 1936, où naît le relais de la flamme, sert de vitrine au régime nazi ; l'Américain Jesse Owens y gagne quatre médailles d'or. À Mexico, le 16 octobre 1968, Tommie Smith et John Carlos, or et bronze du 200 m, lèvent chacun un poing ganté de noir pendant l'hymne américain, contre les inégalités raciales aux États-Unis. À Munich en 1972, un commando palestinien de Septembre noir prend en otage la délégation israélienne : onze de ses membres sont tués. Puis la guerre froide s'invite : les États-Unis boycottent Moscou en 1980, après l'invasion soviétique de l'Afghanistan, et l'URSS boycotte Los Angeles en 1984.
Exercices corrigés
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Exercice 1 : Vrai ou faux ? Justifie en une phrase.
a) Le marathon était l'épreuve reine des Jeux antiques.
b) Coubertin a été le premier président du CIO.
c) Des femmes ont concouru aux Jeux dès 1900.
d) Les Jeux d'Olympie se sont tenus sans interruption jusqu'en 1896.
Correction :
a) Faux : le marathon est inventé pour 1896 ; l'épreuve reine d'Olympie était la course du stade.
b) Faux : le premier président est le Grec Démétrius Vikélas.
c) Vrai : à Paris, en tennis, en golf et au croquet, contre l'avis de Coubertin.
d) Faux, et c'est le piège : les derniers concours datent de 393, quinze siècles avant les Jeux d'Athènes.
Exercice 2 : Ton club organise un 10 km sur route : parcours mesuré, chronométrage par puce, classements par sexe et par âge, course inscrite au calendrier de la fédération, record de l'épreuve affiché. Retrouve dans cette course cinq traits de Guttmann, puis explique pourquoi la course du stade d'Olympie en réunissait moins.
Correction :
Quantification : distance mesurée, temps à la puce. Record : celui de l'épreuve, affiché. Égalité : même parcours pour tous, classements par sexe et par âge. Bureaucratisation : la course figure au calendrier de la fédération. Rationalisation : une distance standard, identique d'une course à l'autre.
À Olympie, la course honore Zeus, seuls des hommes grecs libres y prennent part, et l'on cherche un vainqueur, pas un temps : ni quantification ni record.
Exercice 3 : Sujet de dissertation : « Les Jeux olympiques modernes sont-ils les héritiers des Jeux antiques ? » Propose une problématique et un plan en deux parties, avec des exemples datés.
Correction :
Problématique : les Jeux de 1896 prolongent-ils une tradition, ou inventent-ils une compétition moderne qui se donne des ancêtres prestigieux ?
I. Un héritage revendiqué : le nom, le choix d'Athènes en 1896, une imagerie inspirée de l'art grec, le marathon qui commémore la bataille de 490 av. J.-C., la flamme allumée à Olympie.
II. Une invention moderne : quinze siècles d'interruption, un projet éducatif et international né en 1894, des épreuves nouvelles comme ce même marathon, une coupe en argent pour son vainqueur là où Olympie donnait une couronne d'olivier, le chronomètre et le record.
Conclusion : une création de la fin du XIXe siècle qui puise ses symboles dans l'Antiquité, « une invention moderne, un héritage antique », selon la formule de l'exposition du Louvre en 2024.
À retenir
À retenir :
- Olympie (776 av. J.-C. à 393 apr. J.-C.) : des concours religieux, réservés aux hommes grecs libres.
- Le sport moderne prend forme en Angleterre, surtout au XIXe siècle : clubs, règles écrites, fédérations (la FA en 1863).
- Guttmann : sécularisation, égalité, spécialisation, rationalisation, bureaucratisation, quantification, record.
- Elias et Dunning : le sport encadre la violence par la règle.
- CIO constitué le 23 juin 1894 à l'initiative de Coubertin, premiers Jeux à Athènes en 1896.
- L'olympisme est un projet d'éducation par le sport, défini par la Charte olympique.
Sources
- Comité international olympique, Charte olympique, édition du 23 juillet 2024 : texte sur olympic.org.
- Musée du Louvre, dossier pédagogique de l'exposition « L'Olympisme. Une invention moderne, un héritage antique », 2024 : dossier sur louvre.fr.
- The Football Association, « The history of the FA » : page sur thefa.com.