Un scénario se construit en trois actes : on présente un personnage et l'événement qui bouleverse sa vie, on lui oppose des obstacles de plus en plus durs, puis on règle le conflit dans une dernière épreuve. Dans Le Roi lion (Disney, 1994), Simba perd son père et s'enfuit, grandit en fuyant ses responsabilités, puis revient affronter Scar. Le reste tient à un personnage qui veut quelque chose et à des dialogues qui en disent moins que les images.
Les trois actes
Chaque acte répond à une question du spectateur. L'acte I, l'exposition, répond à « qui veut quoi ? » : le héros, son monde, puis l'élément déclencheur, l'événement qui dérègle sa vie. L'acte II, la confrontation, répond à « qu'est-ce qui l'en empêche ? » : des obstacles qui montent. L'acte III, la résolution, répond à « va-t-il réussir ? » : il mène au climax, l'affrontement décisif, puis à la situation finale.
Deux tournants (plot points en anglais) ferment l'acte I et l'acte II : chacun lance l'histoire dans une nouvelle direction. C'est le schéma narratif du collège en version cinéma : l'élément déclencheur y était l'élément perturbateur, l'acte II les péripéties.
| Acte | Dans Le Roi lion |
|---|---|
| I. Exposition | Simba, fils du roi Mufasa, rêve de régner. Scar tue Mufasa (élément déclencheur) et persuade Simba qu'il est coupable : Simba s'enfuit (premier tournant). |
| II. Confrontation | Exilé, Simba vit sans soucis avec Timon et Pumbaa. Nala le retrouve, puis l'esprit de son père lui demande de reprendre sa place : il rentre (second tournant). |
| III. Résolution | Scar avoue le meurtre, puis les deux lions s'affrontent dans l'incendie (climax). Simba devient roi. |
Aristote voulait déjà qu'une intrigue ait un commencement, un milieu et une fin, sans parler d'actes. Le modèle en trois actes du cinéma doit beaucoup à Syd Field et à son manuel Screenplay (1979) : un film de 120 minutes s'y partage en 30, 60 et 30 minutes, soit un quart, une moitié, un quart (David Bordwell).
Piège classique : trois actes ne veut pas dire trois parts égales. L'acte II est le plus long, et c'est là qu'une histoire s'enlise : chaque obstacle doit coûter plus cher au héros que le précédent, sinon le spectateur décroche.
Le personnage : ce qu'il veut, ce dont il a besoin
Ton protagoniste, le personnage principal, poursuit un objectif visible à l'écran, comme gagner un match. C'est ce qu'il veut (want en anglais). Il lui manque souvent autre chose, qu'il ignore : ce dont il a besoin pour changer (need). L'histoire le pousse vers le premier et lui apprend le second.
Dans l'acte II du Roi lion, Simba veut vivre sans soucis et oublier le passé. Il a besoin d'assumer sa place de roi. L'acte III commence quand il choisit le besoin contre l'envie.
En face, l'antagoniste s'oppose au héros. Plus ses raisons se comprennent, plus le conflit pèse : Scar veut le trône, et il est prêt à tuer pour l'avoir.
Conseil : avant d'écrire, complète cette phrase : « Mon héros veut…, mais… l'en empêche ; il devra apprendre… » Si tu n'y arrives pas, ton histoire n'est pas prête.
Le dialogue : montrer plutôt que dire
Au cinéma, le spectateur voit avant d'entendre. D'où la règle « montre, ne raconte pas » (show, don't tell) : ce qu'une image peut montrer, le dialogue n'a pas à le dire. Un personnage triste ne dit pas « je suis triste » ; il laisse son assiette refroidir.
Ce qu'un personnage pense sans le dire s'appelle le sous-texte. Ici, Sami a reçu sa mauvaise note sur son téléphone ; sa mère l'ignore :
1. INT. CUISINE - NUIT
Sami pose son sac. Sa mère
coupe des légumes.
LA MÈRE
Alors, ce contrôle ?
SAMI
(sans la regarder)
Pas encore rendu.
Son téléphone vibre. Il le
retourne, écran contre la table.
Personne ne dit « raté », mais le geste de Sami trahit son mensonge.
Chaque personnage a aussi sa façon de parler. Cache les noms : tu dois encore reconnaître qui parle. Lis ensuite la scène à voix haute ; ce qui sonne faux se coupe.
Piège classique : l'exposition lourde, quand deux personnages se disent ce qu'ils savent déjà pour informer le spectateur : « Comme tu le sais, ton frère est parti il y a deux ans. » Montre plutôt la chambre du frère, où rien n'a bougé.
La page de scénario
Le scénario s'écrit au présent, pour se lire au rythme du film, avec des descriptions courtes et concrètes (Encyclopædia Universalis). La scène de Sami en montre les codes : l'en-tête (INT. pour intérieur ou EXT. pour extérieur, le lieu, JOUR ou NUIT), l'action, qui joue le rôle des didascalies au théâtre, et les répliques, chacune sous le nom du personnage en majuscules.
Écrite dans la police d'usage, la Courier taille 12, où chaque lettre a la même largeur, une page de scénario dure environ une minute à l'écran.
Piège classique : écrire ce qu'on ne peut pas filmer. « Léa pense à sa sœur » ne se voit pas : trouve le geste qui le montre. Évite aussi les indications de caméra (gros plan, zoom) : les plans se décident dans un document à part, le découpage technique.
Du synopsis au scénario
On n'écrit pas un film d'un seul jet : chaque version, plus détaillée que la précédente, permet de réparer la structure avant d'écrire les dialogues.
Étape 1 : le synopsis, un résumé bref de l'histoire.
Étape 2 : le traitement, le récit scène par scène, dialogues rapportés au style indirect.
Étape 3 : la continuité dialoguée, le scénario complet, dialogues au style direct.
Étape 4 : le découpage technique, plan par plan, qui prépare le tournage.
En France, le CNC (Centre national du cinéma et de l'image animée) demande un synopsis ou un traitement pour son aide à l'écriture de longs métrages, et appelle la version complète « scénario (continuité dialoguée) ».
Exercices corrigés
Exercice 1 : Synopsis d'un court métrage imaginaire : « Inès, 16 ans, ne joue de la batterie que seule, dans sa chambre. Une affiche annonce que le groupe du lycée cherche un batteur pour la fête de fin d'année. Elle passe l'audition et obtient la place. Aux répétitions, elle se fige ; la veille de la fête, elle abandonne. Son petit frère lui montre une vidéo d'elle, filmée en cachette dans sa chambre : elle y joue très bien. Elle revient. Pendant le concert, le chanteur oublie ses paroles ; Inès relance seule le morceau. » Repère l'élément déclencheur, les deux tournants et le climax.
Correction :
L'élément déclencheur est l'affiche : sans elle, Inès resterait dans sa chambre. Le premier tournant est l'audition réussie : elle s'engage à jouer en public. Le second est la vidéo du frère, qui la relance après son pire moment. Le climax est le concert, quand elle sauve le morceau.
Exercice 2 : Dans ce synopsis, que veut Inès ? De quoi a-t-elle besoin ?
Correction :
Elle veut jouer à la fête avec le groupe, un objectif visible. Elle a besoin de ne plus craindre le regard des autres, un changement intérieur. La vidéo le lui fait comprendre, et le climax le prouve.
Exercice 3 : Réécris cette réplique de Lucas à Maya pour qu'il ne nomme pas ce qu'il ressent : « Je suis jaloux que tu ailles au cinéma avec Hugo. »
Correction :
Une proposition parmi d'autres :
MAYA : Ce soir, je vais au cinéma avec Hugo.
LUCAS : Cool. Bon film.
Il fait défiler son téléphone. L'écran est éteint.
Lucas fait semblant de s'en moquer, et l'écran éteint le trahit : la jalousie se comprend sans être nommée.
Exercice 4 : Pour un court métrage de 10 minutes au plus, un élève écrit : « Plan large sur la cour. Yanis est nerveux, parce qu'il repense au match perdu l'an dernier. Travelling avant sur lui. » Trouve ce qui ne va pas, puis réécris le passage. Son scénario complet fait 14 pages : est-ce un problème ?
Correction :
« Plan large » et « travelling avant » sont des choix de caméra, réservés au découpage technique. « Nerveux » et « il repense au match » ne se filment pas. Réécriture possible : Yanis, seul, tire au panier et rate. Il recommence, rate encore, puis frappe le poteau du plat de la main.
À environ une minute par page, 14 pages font environ 14 minutes : il faut couper environ 4 pages.
À retenir
À retenir :
- Acte I (un quart) : exposition et élément déclencheur, jusqu'au premier tournant ; acte II (la moitié) : obstacles croissants, jusqu'au second ; acte III (un quart) : climax et situation finale.
- Le héros veut un objectif visible et a besoin d'un changement intérieur.
- Montre, ne raconte pas : le sous-texte passe par les gestes.
- Au présent, seulement ce qu'on voit et entend, sans caméra ; une page dure environ une minute.
- Synopsis, traitement, puis continuité dialoguée.
Sources
- CNC, « Soutien au scénario, aide à l'écriture », cnc.fr.
- Michel Chion, « Cinéma (réalisation d'un film) : scénario », Encyclopædia Universalis.
- David Bordwell, historien du cinéma, « Caught in the acts », 18 mai 2014, en anglais.