La pragmatique étudie ce qu'on fait en parlant, et comment la situation fait dire à un énoncé (une phrase dite par quelqu'un, à un moment donné) plus que ses mots. Dit à quelqu'un assis près d'une fenêtre ouverte, « Il fait froid ici » décrit la température, mais sert surtout à demander qu'on la ferme. Devant un énoncé, pose trois questions : qui parle, à qui, où et quand (l'énonciation) ; que fait-il en parlant (l'acte de langage) ; vers quoi pousse-t-il (l'argumentation). L'analyse du discours applique ces outils à des textes entiers.
Les actes de langage : dire, c'est faire
« Il pleut » décrit le monde : c'est vrai ou faux. « Je te promets de venir » ne décrit pas une promesse, il la fait. Le philosophe britannique John L. Austin a appelé le premier énoncé constatif, le second performatif, dans des conférences données à Harvard en 1955 et publiées après sa mort, en 1962 (en français, Quand dire, c'est faire).
Un performatif n'est ni vrai ni faux : il réussit ou il échoue. Au mariage, le Code civil prévoit que l'officier de l'état civil, après la déclaration de chaque partie, « prononcera, au nom de la loi, qu'elles sont unies par le mariage » (article 75). Dits par un invité, ces mots ne marient personne : il manque ce qu'Austin appelle une condition de félicité, ici la personne habilitée.
Austin montre ensuite que tout énoncé agit, même « Il pleut », qui affirme, et y distingue trois actes.
| Acte | Définition | Pour « Il fait froid ici » |
|---|---|---|
| Locutoire | Dire une phrase qui a un sens | Prononcer ces mots |
| Illocutoire | Ce qu'on fait en disant | Affirmer, et en fait demander qu'on ferme |
| Perlocutoire | L'effet obtenu par le fait de dire | L'autre ferme la fenêtre |
Le philosophe John Searle a classé les actes illocutoires en cinq familles. Les assertifs disent comment sont les choses (affirmer, constater). Les directifs cherchent à faire agir l'autre (ordonner, demander). Les promissifs, ou commissifs, engagent celui qui parle (promettre, menacer). Les expressifs disent ce qu'il ressent (remercier, s'excuser). Les déclaratifs changent la réalité dès qu'ils sont dits par la personne habilitée (ouvrir une séance, licencier).
Un acte est indirect quand il passe par un autre. « Tu peux me passer le sel ? » est littéralement une question sur ta capacité, mais personne n'y répond « oui » sans bouger. Ce détour est de la politesse : il ménage la face de l'autre, l'image de soi qu'il veut préserver (une notion du sociologue Erving Goffman).
Piège classique : confondre illocutoire et perlocutoire. Ta demande reste une demande même si personne ne ferme la fenêtre : c'est le perlocutoire qui peut rater. Le test : l'illocutoire se nomme à la première personne (« Je te demande de… »), le perlocutoire jamais. « Je te convaincs » n'a jamais convaincu personne.
Présupposés et sous-entendus
Ce qui passe sans être dit, l'implicite, prend deux formes chez le linguiste Oswald Ducrot.
Le présupposé est inscrit dans les mots. « Pierre a arrêté de fumer » pose qu'il ne fume plus et présuppose, par le verbe « arrêter », qu'il fumait avant. Le test : le présupposé résiste à la négation et à la question. « Pierre n'a pas arrêté de fumer » et « Pierre a-t-il arrêté de fumer ? » le gardent.
Le sous-entendu, lui, dépend de la situation, et c'est l'auditeur qui le reconstruit. « Il est 23 heures » peut vouloir dire « rentre » ou « baisse le son », selon qui parle à qui. Celui qui parle peut toujours le nier : « Je donnais juste l'heure. »
Le philosophe Paul Grice explique cette reconstruction par un principe de coopération : on suppose que l'autre dit autant qu'il faut (maxime de quantité), ce qu'il croit vrai (qualité), en rapport avec l'échange (relation) et clairement (manière). Si un énoncé semble enfreindre une maxime, on suppose que l'autre coopère quand même, et on cherche ce qu'il veut dire : c'est l'implicature.
Piège classique : croire qu'un présupposé est forcément vrai. Il est seulement présenté comme acquis, hors discussion. À « As-tu arrêté de tricher ? », oui comme non t'obligent à admettre avoir triché. Pour en sortir, on attaque le présupposé : « Je n'ai jamais triché. »
L'énonciation : les traces de celui qui parle
Pour Émile Benveniste : « L'énonciation est cette mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel d'utilisation » (Langages, 1970). L'énoncé est ce qui est dit ; l'énonciation, l'acte de le dire, dans une situation donnée. Cet acte laisse des traces dans l'énoncé, que tu relèves en analyse.
Les déictiques, ou embrayeurs, sont des mots dont le sens dépend de la situation : « je », « ici », « demain ». Le papier « Je reviens dans cinq minutes » collé sur une porte ne te dit pas quand revient son auteur, si tu ignores quand il l'a écrit.
D'autres traces montrent l'attitude du locuteur (celui qui parle). Les modalisateurs disent à quel point il prend en charge ce qu'il dit : « peut-être », « sans doute », ou le conditionnel des journalistes (« le suspect aurait avoué »). Les affectifs et les évaluatifs, des subjectivèmes dans le vocabulaire de Catherine Kerbrat-Orecchioni, montrent une émotion ou un jugement : « ce pauvre homme », « un film raté ».
L'argumentation dans le discours
Argumenter, c'est pousser quelqu'un vers une conclusion. Depuis la Rhétorique d'Aristote, on distingue trois moyens de persuader.
Le logos est le raisonnement : arguments, exemples, enchaînements. Le pathos joue sur les émotions de l'auditoire. L'ethos est l'image que l'orateur donne de lui-même par sa manière de parler : se dire honnête ne suffit pas, c'est le discours entier qui rend crédible.
Les linguistes Jean-Claude Anscombre et Oswald Ducrot ont montré que l'argumentation est déjà dans la langue : certains mots, comme le connecteur « mais », orientent vers une conclusion, au-delà de l'information qu'ils donnent.
Exemple : « Ce studio est lumineux, mais cher » te pousse à renoncer. « Ce studio est cher, mais lumineux » te pousse à le prendre. Mêmes informations, conclusions opposées : dans « A mais B », A et B vont vers des conclusions contraires, et B l'emporte.
Entre l'argument et la conclusion se cache souvent un principe général jamais dit, un topos (pluriel : topoï) : ici, « plus c'est cher, moins ça vaut la peine ». Le repérer permet de discuter l'argument.
Analyser un extrait de discours
L'analyse du discours lit un texte dans son contexte social. Tout discours relève d'un genre, notion reprise de Mikhaïl Bakhtine : débat télévisé, plaidoirie, mail professionnel. Le genre fixe qui parle à qui, sur quel ton et pour quoi faire.
Étape 1 : Situe l'extrait : genre, locuteur, destinataire, moment, support.
Étape 2 : Relève les traces d'énonciation : déictiques, modalisateurs, évaluatifs.
Étape 3 : Identifie les actes de langage, directs ou indirects, et les implicites.
Étape 4 : Reconstitue l'argumentation : thèse, connecteurs, topoï, logos, ethos, pathos.
Exercices corrigés
Exercice 1 : Le maire déclare au conseil municipal : « Je vous le dis : demain, ici même, le projet sera sans doute voté. » Relève les déictiques et les modalisateurs. Réécris ensuite la phrase au discours indirect, dans un récit au passé simple.
Correction :
Déictiques : « je », « vous », « demain », « ici même ». Modalisateurs : « Je vous le dis » renforce l'affirmation, « sans doute » l'atténue : il veut dire « probablement », pas « sans aucun doute ».
Réécriture : « Le maire déclara aux conseillers que le lendemain, à cet endroit même, le projet serait sans doute voté. » « Le lendemain » et « à cet endroit même » ne dépendent plus de la situation : plus aucun déictique. « Sans doute » reste, car il dit l'avis du maire.
Exercice 2 : En rentrant, tu trouves ce mot de ton colocataire sur le frigo : « Merci d'avoir de nouveau laissé ta vaisselle dans l'évier. » Quel acte de langage accomplit-il littéralement, et lequel en réalité ? Relève le présupposé et vérifie-le par un test. Quelle maxime de Grice t'aide à comprendre le message ?
Correction :
Littéralement, c'est un remerciement, donc un expressif. En réalité, c'est un reproche, doublé d'une demande indirecte : « lave ta vaisselle ».
Présupposé : tu avais déjà laissé ta vaisselle au moins une fois. « De nouveau » le déclenche, et la question le garde : « As-tu de nouveau laissé ta vaisselle dans l'évier ? »
La maxime de qualité : personne ne remercie sincèrement pour une vaisselle sale. L'infraction est voulue, donc tu comprends le contraire : c'est ainsi que Grice explique l'ironie.
Exercice 3 : Deux étudiants te parlent du même master. Camille : « Ce master est exigeant, mais il mène à de bons emplois. » Yanis : « Ce master mène à de bons emplois, mais il est exigeant. » a) Donnent-ils les mêmes informations ? b) Vers quelle conclusion chacun te pousse-t-il ? c) Quel topos fait d'« exigeant » un argument contre ?
Correction :
a) Oui : les deux mêmes faits, dans l'ordre inverse.
b) Vers des conclusions opposées, et c'est le piège : résumer les deux par « il y a du pour et du contre » rate l'essentiel. Dans « A mais B », B l'emporte : Camille te pousse à t'inscrire, Yanis à hésiter.
c) Un principe du type « plus une formation est exigeante, plus on risque d'y échouer ». Il n'est écrit nulle part, mais sans lui « exigeant » ne serait pas un argument contre.
À retenir
À retenir :
- Tout énoncé est un acte : locutoire, illocutoire (ce qu'on fait en disant), perlocutoire (l'effet obtenu).
- Cinq familles chez Searle : assertifs, directifs, promissifs, expressifs, déclaratifs.
- Le présupposé résiste à la négation et à la question ; le sous-entendu peut être nié.
- L'énonciation laisse des traces : déictiques, modalisateurs, évaluatifs.
- Dans « A mais B », c'est B qui oriente la conclusion.
Sources
- Code civil, article 75, version en vigueur depuis le 19 mai 2013 : texte sur Légifrance.
- Émile Benveniste, « L'appareil formel de l'énonciation », Langages, n° 17, 1970, p. 12-18 : article sur Persée.