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Le Bonheur en Philo : Épicure, Stoïciens et Kant sur la Morale et le Désir

Pour Épicure et les stoïciens, bien vivre et être heureux vont ensemble ; pour Kant, la morale passe avant le bonheur. Leurs arguments, la place du désir et trois exercices corrigés.

Cet article a été rédigé à des fins pédagogiques. Les informations présentées peuvent évoluer. Nous t’invitons à vérifier auprès de sources officielles.

Épicure et les stoïciens font du bonheur le but de la vie, et de la sagesse le chemin pour l'atteindre. Kant renverse l'ordre : la morale ne t'apprend pas à être heureux, elle te dit ce que tu dois faire, et c'est en le faisant que tu deviens digne de l'être. Prends un portefeuille trouvé dans la rue : l'épicurien le rend parce qu'on ne vit pas tranquille en étant injuste, le stoïcien parce que la vertu est le seul vrai bien, Kant parce que c'est ton devoir, même si le garder t'arrangerait. Quant au désir, Épicure le trie, les stoïciens le réservent à ce qui dépend de toi, et Kant refuse d'y fonder la morale.

Épicure : un plaisir sans trouble

Pour Épicure, le plaisir est le but de la vie, mais il précise lequel :

« Le plaisir dont nous parlons est celui qui consiste, pour le corps, à ne pas souffrir et, pour l'âme, à être sans trouble. » (Épicure, Lettre à Ménécée)

Définition : l'ataraxie (du grec « absence de trouble ») est la tranquillité de l'âme ; l'aponie est l'absence de douleur dans le corps. Les deux réunies font la vie heureuse : un état de calme, pas une fête sans fin.

Pour y arriver, trie tes désirs. Les uns sont naturels, les autres vains, comme la gloire : sans limite, elle n'est jamais comblée. Parmi les naturels, certains sont nécessaires parce qu'ils suppriment une douleur, comme manger quand tu as faim ; les autres ne font que varier le plaisir.

Ce tri est un calcul : tout plaisir est un bien, mais « tout plaisir n'est pas à rechercher ». Une nuit blanche la veille d'un contrôle se paie le lendemain.

Et la morale ? Elle sert le bonheur : « il n'y a pas moyen de vivre heureusement si l'on ne vit avec prudence, honnêteté et justice ». La prudence, ici, c'est l'art de bien choisir. La vertu (la qualité de celui qui agit bien) est donc un moyen d'être heureux, et c'est là que les stoïciens se séparent d'Épicure.

Piège classique : dans la langue courante, un « épicurien » est un bon vivant qui profite de tous les plaisirs. C'est presque le contraire d'Épicure, qui écarte lui-même « les plaisirs de l'homme déréglé ». Ne confonds pas le mot courant et la doctrine.

Les stoïciens : ce qui dépend de toi

Les stoïciens (Sénèque, Épictète, Marc Aurèle) partent d'une distinction qu'Épictète place en tête de son Manuel : certaines choses dépendent de nous, d'autres non. Dépendent de toi tes pensées, tes décisions, ce que tu recherches ou fuis. Ne dépendent pas de toi ton corps, l'argent, l'opinion des autres, le pouvoir.

Le malheur vient d'une erreur de rangement : attacher son bonheur à ce qui ne dépend pas de soi. Si ta journée tient à une note ou au regard des autres, n'importe qui peut te la gâcher. Pour Épictète, ce qui nous trouble, ce ne sont pas les choses, mais l'opinion que nous en avons. D'où son conseil : apprends à vouloir les choses comme elles arrivent.

Le désir suit la même règle : le stoïcien ne désire que ce qui dépend de lui. Sur la morale, il va plus loin qu'Épicure : la vertu n'est pas un moyen d'être heureux, elle est le seul vrai bien et suffit au bonheur. Le sage peut perdre sa santé ou sa fortune sans perdre son bonheur, puisqu'il ne l'y avait jamais placé.

Piège classique : « stoïque » ne veut pas dire résigné. Accepter ce qui ne dépend pas de toi, ce n'est pas baisser les bras sur ce qui en dépend : ton travail, ta façon d'agir.

Kant : se rendre digne d'être heureux

Kant ne nie pas que chacun veuille être heureux. Il refuse d'en faire le fondement de la morale, pour deux raisons.

D'abord, le bonheur est flou : c'est l'idée où « toutes les inclinations s'unissent en un total » (une inclination est un penchant, un désir), et personne ne sait d'avance ce qui le rendra heureux. Même la richesse, note-t-il, peut attirer soucis et envie. D'où sa formule : « le bonheur est un idéal, non de la raison, mais de l'imagination ».

Ensuite, agir pour être heureux, c'est agir pour soi. Kant prend l'exemple d'un marchand qui pratique un prix fixe, si bien qu'« un enfant achète chez lui à tout aussi bon compte que n'importe qui ». Son action est conforme au devoir. Mais s'il est honnête pour garder ses clients, il n'agit pas par devoir : son action est correcte, sans valeur morale. Ce qui compte, c'est le motif.

Définition : un impératif est une règle qui commande. Il est hypothétique quand il dépend d'un but (« si tu veux être en forme, fais du sport »), catégorique quand il commande sans condition. Kant formule ainsi l'impératif catégorique : « Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle ». Une maxime est la règle personnelle de ton action.

Le test : imagine que tout le monde suive ta règle. Si elle se détruit elle-même, elle n'est pas morale (exercice 3).

La bonne volonté, celle qui agit par devoir, est selon Kant « la condition indispensable même de ce qui nous rend dignes d'être heureux ». La morale ne te promet pas le bonheur : elle t'en rend digne.

Piège classique : Kant n'est pas contre le bonheur. Il écrit même : « Assurer son propre bonheur est un devoir (au moins indirect) », car celui qui vit accablé de soucis est plus tenté de manquer à ses devoirs. Ce qu'il refuse, c'est que le bonheur soit le motif de l'action morale.

Trois réponses côte à côte

ThèmeÉpicureLes stoïciensKant
Le bonheurNi douleur dans le corps, ni trouble dans l'âmeLa vertu, qui ne dépend que de soiUn idéal flou de l'imagination
Les désirsLes trier, garder les naturels et nécessairesNe désirer que ce qui dépend de soiNe jamais en faire le motif de l'action morale
La moraleUn moyen d'être heureuxLe bonheur lui-mêmeCe qui rend digne d'être heureux

Épicure et les stoïciens défendent deux formes d'eudémonisme (du grec eudaimonia, « bonheur ») : une morale qui fait du bonheur le but de la vie bonne. Kant rompt avec cette tradition : le devoir passe d'abord. Ce débat touche à deux notions du programme de philosophie de terminale générale, le bonheur et le devoir.

Conseil : en dissertation, fais répondre les auteurs au même problème au lieu de les réciter l'un après l'autre. Sur « Faut-il choisir entre être heureux et faire son devoir ? », Épicure et les stoïciens répondent qu'il n'y a pas à choisir, puisque la vertu mène au bonheur ou le constitue. Kant montre que le conflit existe, et qu'il se tranche en faveur du devoir, sans condamner le bonheur.

Exercices corrigés

Du plus simple au plus proche d'un contrôle. Cherche chacun avant d'ouvrir la correction.

Exercice 1 : Selon Épicure, classe ces désirs : boire quand tu as soif, dîner dans un grand restaurant, devenir célèbre. Lequel conseille-t-il de fuir ?

Correction :

Boire quand tu as soif est naturel et nécessaire : cela supprime une douleur. Le grand restaurant est naturel, puisqu'il s'agit de manger, mais pas nécessaire : un repas simple calme aussi bien la faim.

Devenir célèbre est un désir vain : il n'a pas de limite, donc il n'est jamais comblé. C'est celui qu'Épicure conseille de fuir. Le restaurant n'est pas interdit, à condition de ne pas en dépendre.

Exercice 2 : Tu passes un oral demain. Range ces éléments en deux colonnes, « dépend de moi » et « ne dépend pas de moi » : le sujet que tu vas tirer, tes révisions ce soir, l'humeur de l'examinateur, ta réaction si tu bloques, ta note. Que fait un stoïcien de son stress ?

Correction :

Dépendent de toi : tes révisions et ta réaction si tu bloques, qui relèvent de tes décisions. Le reste n'en dépend pas, y compris la note, le piège de l'exercice : ton travail y contribue, mais c'est un autre qui la donne.

Le stoïcien met donc son énergie dans la première colonne et cesse de ruminer la seconde, que son stress ne changera pas.

Exercice 3 : Léa, à court d'argent, emprunte 50 € à un ami en promettant de les rendre la semaine suivante, tout en sachant qu'elle ne le pourra pas. Formule sa maxime, puis applique-lui le test de l'impératif catégorique.

Correction :

Sa maxime : « Quand j'ai besoin d'argent, j'emprunte en promettant de rembourser, même si je sais que je ne le ferai pas. »

Universalise-la : si tout le monde faisait de fausses promesses, plus personne n'y croirait, et Léa ne pourrait plus emprunter ainsi. La maxime se détruit en devenant loi universelle : elle n'est pas morale. C'est l'exemple même que Kant analyse dans les Fondements.

Ne réponds pas « elle risque de perdre son ami » : c'est un calcul d'intérêt, ce que Kant appelle un conseil de la prudence. Le test montre une contradiction, pas un risque.

À retenir

À retenir :

  • Épicure : le bonheur, c'est l'absence de douleur (aponie) et de trouble (ataraxie) ; on y arrive en triant ses désirs.
  • Les stoïciens : distingue ce qui dépend de toi de ce qui n'en dépend pas ; la vertu est le seul bien et suffit au bonheur.
  • Kant : le bonheur est un idéal de l'imagination ; l'impératif catégorique commande sans condition, et la morale rend digne d'être heureux.
  • Conforme au devoir ne veut pas dire par devoir : seul le motif donne une valeur morale.

Sources

  • Programme de philosophie de terminale générale, annexe publiée par le ministère de l'Éducation nationale : texte sur education.gouv.fr.
  • Épicure, Lettre à Ménécée, d'après la traduction d'Octave Hamelin (1910) : texte sur Wikisource.
  • Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), traduction de Victor Delbos (1907) : texte sur Wikisource.

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