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L'Art et le Beau : Esthétique et Philosophie

Le beau pose la question d'un jugement, l'art celle d'une définition : de Hume et Kant à Danto et Dickie, de quoi traiter chacune puis les relier.

Cet article a été rédigé à des fins pédagogiques. Les informations présentées peuvent évoluer. Nous t’invitons à vérifier auprès de sources officielles.

L'art et le beau sont deux questions distinctes, et une bonne copie d'esthétique commence par les séparer. Un ciel d'orage peut être beau sans être une œuvre ; Fountain, l'urinoir signé « R. Mutt » que Marcel Duchamp présente en 1917, est une œuvre qu'il disait avoir choisie pour son absence de qualités esthétiques. Le beau pose la question d'un jugement (Hume, Kant), l'art celle d'une définition (de Platon à Dickie) : traite chaque question avec ses auteurs, puis montre où elles se croisent.

Deux questions distinctes

L'esthétique (du grec aisthêsis, la sensation) est la partie de la philosophie qui étudie le beau et l'art. Pour le beau, tu analyses ce que fait celui qui dit « c'est beau ». Pour l'art, tu cherches ce qui fait d'une chose une œuvre, belle ou non.

Piège classique : répondre à « Qu'est-ce que l'art ? » par une théorie du beau. Le sujet « Une œuvre d'art doit-elle être belle ? » demande de séparer les deux questions avant de chercher leur lien.

Le beau selon Kant

Dans la Critique de la faculté de juger (1790), Kant distingue trois façons de plaire. L'agréable flatte les sens, et chacun a le sien. Le bon plaît par un concept, c'est-à-dire par l'idée de ce que la chose doit être : la raison l'approuve comme utile ou comme moral. Le beau plaît simplement, dans la contemplation, sans qu'on veuille consommer l'objet ni savoir à quoi il sert.

Kant analyse le jugement « c'est beau » en quatre moments, chacun conclu par une définition (traduction de Jules Barni, 1846).

MomentCe qu'écrit KantEn clair
QualitéL'objet d'une satisfaction « dégagée de tout intérêt » s'appelle beau.Tu ne veux ni posséder l'objet ni qu'il serve.
Quantité« Le beau est ce qui plaît universellement sans concept. »Tu parles pour tous, sans pouvoir le prouver.
Relation« La beauté est la forme de la finalité d'un objet, en tant qu'elle y est perçue sans représentation de fin. »La forme paraît faite exprès, sans but qu'on puisse nommer.
Modalité« Le beau est ce qui est reconnu sans concept comme l'objet d'une satisfaction nécessaire. »Chacun devrait être d'accord.

Devant le beau, l'imagination (qui rassemble ce que tu perçois) et l'entendement (la faculté des concepts) sont en « libre jeu » : aucun concept ne leur impose sa règle. Tout le monde ayant ces facultés, le jugement peut réclamer l'accord de tous.

Piège classique : écrire que pour Kant la beauté est une propriété de l'objet. Le jugement de goût repose sur un principe « purement subjectif » : seule sa prétention à l'accord est universelle.

Discuter du goût : Hume et Kant

Dans « De la norme du goût » (1757), David Hume rapporte l'idée que la beauté n'est pas dans les choses mais dans l'esprit qui les contemple. Il refuse pourtant que tout se vaille : mettre à égalité Ogilby et Milton, ce serait dire qu'une taupinière est aussi haute que le pic de Ténériffe. La norme, c'est le verdict commun des vrais juges : du bon sens, un goût délicat, exercé par la pratique et la comparaison, libre de préjugés.

Exemple : Hume reprend une histoire de Don Quichotte. Deux parents de Sancho goûtent un vin ; l'un y trouve un goût de cuir, l'autre de fer, et on se moque d'eux. Au fond du tonneau, on découvre une vieille clé au bout d'une lanière de cuir. Le goût délicat perçoit ce qui est vraiment là.

Kant (§ 56) part de deux lieux communs, « chacun a son goût » et « on ne dispute pas du goût », et ajoute la proposition qui manque entre les deux : on peut discuter du goût sans pouvoir en disputer. Disputer, c'est trancher par des preuves tirées de concepts ; discuter, c'est chercher l'accord en confrontant les jugements, sans preuve décisive.

Définir l'art

La plus vieille définition fait de l'art une imitation, la mimèsis. Platon s'en sert contre la peinture et la poésie : au livre X de la République, le peintre copie le lit du menuisier, qui copie lui-même l'Idée du lit, son modèle que seule la pensée atteint. Le peintre se tient ainsi à trois degrés de la vérité (597e).

D'autres définitions voient plutôt dans l'œuvre l'expression des sentiments de l'artiste. Le XXe siècle bouscule ces deux définitions : l'art abstrait n'imite rien, et les ready-made de Duchamp, objets manufacturés choisis et signés, ne doivent presque rien à la main de leur auteur.

Morris Weitz va plus loin en 1956 : l'art ne se définit pas. C'est un concept ouvert : un cas nouveau peut toujours nous obliger à décider si on l'étend ou non. Aucune liste de conditions nécessaires et suffisantes (ce que toute œuvre doit avoir, et ce qui suffit à en faire une) ne tiendra.

Arthur Danto déplace le problème dans « The Artworld » (1964), après avoir vu les Brillo Box d'Andy Warhol, qui reproduisent des cartons d'emballage de supermarché. À l'œil, l'œuvre et le carton se confondent : ce qui fait l'œuvre ne se voit donc pas. Danto l'appelle le « monde de l'art », une atmosphère de théorie de l'art.

George Dickie propose en 1974 une définition institutionnelle : une œuvre est un artefact (un objet produit par l'homme) auquel une ou plusieurs personnes, agissant au nom du monde de l'art, ont conféré le statut de candidat à l'appréciation.

Piège classique : résumer Dickie par « l'art, c'est ce qu'on expose au musée ». Il parle d'un statut conféré par des personnes, pas d'un bâtiment, et ce statut ne dit pas que l'œuvre est réussie. On lui reproche aussi d'être circulaire : le monde de l'art se définit à son tour par l'art.

L'art, le beau et le vrai

Kant relie les deux questions : l'art n'est beau que si, tout en sachant que c'est de l'art, nous le voyons comme de la nature (§ 45). L'œuvre est faite exprès, mais ne doit pas en avoir l'air.

L'art et le beau se rejoignent aussi sur le laid. Aristote remarque qu'on aime voir les images exactes de choses pénibles à regarder, comme les bêtes les plus viles ou les cadavres (Poétique, 4). Kant le formule ainsi : une beauté naturelle est une belle chose, la beauté artistique est une belle représentation d'une chose (§ 48). Une seule exception, selon Kant : la laideur qui dégoûte.

Hegel, dans ses cours d'esthétique publiés après sa mort, en 1835, place le beau artistique au-dessus du beau naturel, parce qu'il naît de l'esprit. Pour lui, la discipline est une « philosophie des beaux-arts », qui laisse de côté la beauté de la nature.

Reste la vérité. Là où Platon voyait dans l'imitation un éloignement du vrai, Aristote juge la poésie plus philosophique que l'histoire : l'histoire dit ce qui est arrivé, la poésie ce qui pourrait arriver, et vise ainsi le général (Poétique, 9).

Exercices corrigés

Exercice 1 : Pour Kant, ces jugements relèvent-ils de l'agréable, du bon ou du beau ? a) « Ce chocolat est délicieux. » b) « Ce couteau est bon, il coupe bien. » c) « Ce chant d'oiseau est beau. » d) « Ce fauteuil est beau : on y est si bien assis. »

Correction :

a) Agréable : un plaisir des sens. b) Bon, au sens d'utile : le couteau plaît comme moyen. c) Beau, si le plaisir tient à la seule forme.

d) Le piège : malgré le mot « beau », le plaisir vient du confort (agréable) et de l'usage (utile). Ce n'est pas un jugement de goût pur.

Exercice 2 : Situation fictive. Deux chaises pliantes identiques : l'une sert dans une cuisine, l'autre est exposée dans un centre d'art sous le nom d'une artiste. Laquelle est une œuvre selon la définition par l'imitation, selon Weitz, selon Danto, puis selon Dickie ? Quelle limite garde la dernière réponse ?

Correction :

Pour l'imitation, aucune : ni l'une ni l'autre ne représente quoi que ce soit.

Pour Weitz, aucune définition ne tranche : à nous de décider si le concept d'art s'étend à la chaise exposée.

Pour Danto, seule la chaise exposée : vue dans une atmosphère de théorie de l'art, elle porte un sens à interpréter.

Pour Dickie aussi : en l'exposant au nom du monde de l'art, l'artiste lui a conféré le statut de candidat à l'appréciation.

Limite : on sait que c'est une œuvre, pas qu'elle est réussie, et la définition reste circulaire.

Exercice 3 : Sujet de dissertation : « Le beau est-il affaire de goût personnel ? » Dégage le problème, puis un plan en trois parties appuyé sur Hume et Kant.

Correction :

Problème : si le beau est personnel, pourquoi attend-on l'accord des autres ? S'il ne l'est pas, pourquoi ne peut-on jamais le prouver ?

I. Le beau semble relatif : les goûts varient, et Hume part de l'idée que la beauté est dans l'esprit. Ne le confonds pas avec l'agréable, qui, lui, est bien personnel.

II. Pourtant, tous les jugements ne se valent pas : Hume fonde une norme sur le verdict de juges délicats et exercés.

III. Kant dépasse l'opposition : le jugement de beauté repose sur un sentiment, mais réclame l'accord de tous. On en discute sans pouvoir en disputer.

À retenir

À retenir :

  • Le beau pose la question d'un jugement, l'art celle d'une définition : sépare-les avant de les relier.
  • Kant : le beau plaît sans intérêt ni concept, mais réclame l'accord de tous ; on en discute sans en disputer.
  • Hume : la norme du goût est le verdict de juges délicats et exercés.
  • Weitz juge l'art indéfinissable ; Danto et Dickie rapportent l'œuvre au monde de l'art, pas à sa valeur.
  • Kant : l'art beau a l'air de la nature, et peut représenter en beau une chose laide (§ 45, § 48).

Sources

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